L’entrepreneur suisse Ernesto Bertarelli et l’ancien patron de Sanofi, Christopher Viehbacher ont lancé en novembre dernier Boston Pharmaceuticals. Le but: accélérer le développement de molécules thérapeutiques négligées par leurs propriétaires. Invité par la société à un symposium à l’Université Harvard, Mecque de la biotechnologie, Le Temps a rencontré les deux hommes, qui ont exposé leur vision de l’avenir de la recherche pharmaceutique.

- Vous avez annoncé en novembre dernier la création de Boston Pharmaceuticals. De quoi s’agit-il?

- Ernesto Bertarelli: Boston Pharmaceuticals est la première société créée par Gurnet Point Capital, un fonds d’investissement que j’ai créé en juin dernier, doté de 2 milliards de dollars (environ 2 milliards de francs) et placé sous la direction de Christopher Viehbacher. Elle dispose d’un capital de 600 millions de dollars et emploie une vingtaine d’employés très expérimentés dans la recherche pharmaceutique.

- Christopher Viehbacher: Nous nous sommes demandé comment utiliser au mieux ce capital et notre expérience. De cette réflexion est née Boston Pharmaceuticals, une entreprise dont le but est d’accélérer le développement de molécules pharmaceutiques qui sont prêtes à entrer en phase de recherche clinique chez l’humain, ce qu’on appelle les phases 1 (pour examiner les effets secondaires) ou 2 (pour déterminer le dosage adapté). Concrètement, nous achetons la licence d’une molécule, nous externalisons les essais cliniques puis nous la revendons au moment où elle peut entrer en phase 3 (l’étude comparative contre placebo qui précède la mise sur le marché).

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- Pourquoi cibler ce stade de développement?

- E. B.: Le développement de nouveaux médicaments est un processus très long et très coûteux. Après environ une dizaine d’années d’études précliniques en laboratoire, les laboratoires font souvent face à un risque trop élevé quant au retour sur investissement. Résultat: ils mettent le développement de la molécule sur pause.

- C. V.: Notre idée, c’est de sortir ces molécules des placards. Nous finançons donc les essais de phase 1 et phase 2 puis nous revendons les molécules, à condition bien entendu qu’elles aient franchi avec succès tous les tests. Pour les laboratoires c’est intéressant, car nous assumons le risque à leur place. Ils peuvent ainsi, sans dépenser un centime, s’assurer de la valeur commerciale des molécules qui dorment dans leurs tiroirs. Evidemment, nous comptons une fois les essais effectués et les propriétés thérapeutiques confirmées, revendre la licence pour permettre le développement d’un nouveau médicament.

- Les échecs de molécules en phase 1 et 2 sont courants. Pourquoi assumer un tel risque à la place des grands laboratoires pharmaceutiques, qui disposent de capitaux bien plus élevés?

- C. V.: Nous assumons ce risque car nous pensons être mieux adaptés pour le faire que les grands groupes ou les biotechs. J’y vois trois raisons. Premièrement, nous ne cherchons pas un chiffre d’affaires minimum comme le font les grands laboratoires: nous raisonnons en termes de retour sur investissement. Prenez Sanofi par exemple, ils ne développeraient jamais une molécule qui générerait un chiffre d’affaires de moins de 200 millions d’euros, même si elle peut soigner des maladies! Tandis que nous, si, tant qu’un retour sur investissement est possible. Deuxièmement, nous pouvons étudier une molécule et l’évaluer sans aucun préjugé, car nous n’y avons pas consacré dix ans de développement. Nous pouvons nous poser toutes les questions, y compris les plus gênantes, quitte à abandonner le développement du médicament si les résultats ne sont pas concluants. Enfin, nous pouvons assurer le développement beaucoup plus rapidement. Le fait d’évoluer dans une petite structure nous garantit une souplesse nous permettant de prendre des décisions bien plus vite que dans des groupes avec des dizaines de milliers d’employés. Et nous serons aussi moins chers, grâce à l’externalisation des essais cliniques.

- N’avez-vous pas peur de gêner?

- C. V.: Pas du tout, nous ne nous voyons pas comme un concurrent des laboratoires pharmaceutiques. Nous leur proposons une alternative. Si nous confirmons des résultats positifs d’un médicament en fin de phase 2, alors le laboratoire à qui nous avons acheté la licence sera intéressé pour nous la racheter car il saura qu’il peut passer en phase 3 avec un risque minimal. C’est quand même plus intéressant pour eux que de laisser des molécules dormir dans des placards!

- Et si vous ne confirmez pas l’efficacité et l’innocuité d’une molécule?

- E. B.: Boston Pharmaceuticals n’a pas de vision stratégique particulière: diabète, cardiologie, maladies rares… ce qui compte, c’est l’intérêt médical. Nous n’avons pas ce coût financier ou psychologique à tuer une molécule si son potentiel fait défaut. C’est même un avantage de la tuer lors d’une phase 1 ou 2 plutôt qu’en phase 3, dont les essais sont bien plus onéreux. Evidemment, nous espérons que sur l’ensemble des 20 à 25 molécules de notre portefeuille, les retours sur investissement demeurent positifs. Il est aujourd’hui de plus en plus difficile de créer de la valeur dans les investissements. Notre conviction c’est que le meilleur endroit où investir son argent, c’est là où nous avons des compétences, au-delà de la pure spéculation financière.

- Une entreprise américaine, Chorus, a déjà essayé d’instaurer un business model similaire et n’y est pas parvenue. Qu’est-ce qui fait que cette fois ça pourrait fonctionner?

- C. V.: Chorus était dépendante d’un grand laboratoire, Eli Lilly. C’est pour cela que ça n’a pas marché: quand vous essayez d’externaliser les essais cliniques d’un grand laboratoire, vous menacez directement des centaines de personnes dans votre propre entreprise. Il faut absolument être indépendant si l’on veut réussir.

- En novembre dernier, vous évoquiez une vingtaine de molécules en cours d’examen, et deux propositions d’achat sur la table. Où en êtes-vous six mois plus tard?

- C. V.: Les discussions se poursuivent. Il faut être patient pour négocier avec des grands laboratoires. Depuis novembre, nous avons épluché 170 dossiers. C’est une activité très chronophage: il faut examiner toutes les études de toxicité, vérifier les brevets, etc. C’est un gros travail pour une vingtaine de personnes. Et qui est différent à chaque molécule que nous examinons.

- Avez-vous des clients suisses?

- C. V.: Peut-être.

- Externalisation, spécialisation… Peut-on dire que Boston Pharmaceuticals initie une «uberisation» de la recherche pharmaceutique?

- E. B.: Le monde est devenu de plus en plus complexe. Chaque jour, des spécialités nouvelles émergent. Chaque société ne peut pas avoir toutes les compétences en interne. Il leur faut donc collaborer avec des entreprises spécialisées, qui ne font qu’une activité, mais qui la font bien. C’est à mon avis une évolution majeure dans ce domaine, et on la voit déjà avec l’implantation ici à Boston de Novartis ou de Merck, au milieu de centaines de start-up et de petites entreprises.

- L’Arc lémanique est réputé pour son excellence dans les biotechnologies. Pourquoi avoir privilégié les Etats-Unis?

- E. B.: Par rapport au nombre d’habitants, la Suisse est le pays le plus compétitif du monde. Mais c’est un petit pays, donc il faut relativiser ce succès. On peut comparer la Suisse et les Etats-Unis en termes de qualité de la recherche. Mais en quantité, c’est différent. Nous sommes ici à Boston dans le plus grand pôle mondial de recherche en sciences de la vie. Malgré ses qualités, la Suisse n’a pas la masse critique de patients qu’offrent les Etats-Unis, d’où la nécessité de construire des ponts entre ces deux nations.