En Suisse, selon les idées reçues, un étranger est forcément un ressortissant d'Afrique, d'Asie, d'Amérique du Sud ou, éventuellement, des Balkans. Il travaille dans l'hôtellerie, la restauration, l'agriculture, sur les chantiers (routes et bâtiments) ou encore à l'usine. C'était vrai il y a dix ans. Plus de 80% des travailleurs immigrés n'avaient alors aucune formation spécifique. Aujourd'hui, les faits sont différents. Selon la dernière étude sur les étrangers et le marché du travail suisse de l'Office fédéral de la statistique (OFS), menée tous les deux ans, près de 60% des adultes installés dans le pays en 2002 et 2003 sont des personnes hautement qualifiées et travaillant dans les services – recherche, gestion, banque et assurance, santé. Trois cinquièmes d'entre eux viennent d'Europe occidentale et de l'Association européenne de libre-échange (AELE), qui regroupe, outre la Suisse, l'Islande, le Liechtenstein et la Norvège.

Au 2e trimestre 2003, sur un total de 3,9 millions de salariés en Suisse, 809 000 personnes étaient de nationalité étrangère, soit une personne active sur cinq. Par rapport à l'année précédente, le nombre de travailleurs étrangers a reculé de 2,5%, soit de 21 000 personnes, selon l'OFS.

Parmi les nouveaux immigrés, 26,4% sont chercheurs scientifiques, médecins, infirmiers ou enseignants; 17% font carrière dans l'administration, dans les banques et les assurances ou encore comme juristes. Et 14% s'engagent dans les professions techniques et informatiques. Alors que, dans l'ensemble, l'hôtellerie et la restauration occupent 42% des étrangers, ils ont été seulement 11% à venir en Suisse en 2002 et 2003, pour travailler dans ce secteur.

«Cette nouvelle tendance correspond au désir du Conseil fédéral qui veut renforcer la compétitivité de la place économique suisse. Cela passe par le recrutement du personnel hautement qualifié, s'il le faut, à l'étranger», explique Kurt Rohner, de l'Office fédéral de l'immigration, de l'intégration et de l'émigration. Ce phénomène va se poursuivre. «Nous aurons un énorme besoin en médecins, infirmiers, informaticiens ainsi qu'en chimistes», explique-t-il. Kurt Rohner ne craint pas l'assèchement du réservoir européen traditionnel où la Suisse puise les professionnels: «A l'avenir, nous recruterons parmi les nouveaux membres de l'Union européenne.» Suivant la stratégie gouvernementale, les entreprises n'ont aucun problème administratif pour obtenir les permis de travail, et la question de surpopulation étrangère ne se pose pas.

Denise Efionayi, directrice adjointe du Forum suisse pour l'étude des migrations et de la population, rattachée à l'Université de Neuchâtel, constate que le système éducatif suisse forme des cadres moyens. Ce qui, selon elle, explique que de nombreuses entreprises doivent chercher des managers de haut niveau à l'étranger. Elle trouve par ailleurs normal que les emplois peu rémunérateurs soient de moins en moins attirants. «Dans certains secteurs comme l'agriculture, il y a plus de départs que d'arrivées en Suisse», dit-elle.

Dans les grandes entreprises, le constat dressé par l'OFS ne surprend personne. Le top management de Novartis, par exemple, comprend 64,8% de ressortissants étrangers. Chez les cadres moyens, c'est 61,5%. «Nous cherchons les meilleurs talents, et la nationalité n'est jamais un critère de sélection», fait remarquer son porte-parole, Bruno Hofer. Même son de cloche chez Nestlé. Sur les douze membres de la direction, il y a seulement un Suisse. «Nous avons des ressortissants étrangers à tous les niveaux et à tous les étages», dit son porte-parole, François-Xavier Perroud. Et d'ajouter: «Pour une société qui fait 99% de son chiffre d'affaires hors de la Suisse, il est normal de recruter des cadres à l'étranger. Enfin, il faut se rendre compte qu'il est impossible de trouver un nombre suffisant de personnes qualifiées et d'expérience dans un pays qui compte moins d'habitants que la ville de New York.»