Réseaux sociaux

Acculé, le patron de Facebook sort de son mutisme

Pris dans la polémique autour de Cambridge Analytica, Mark Zuckerberg peine à rassurer ses utilisateurs qui s'estiment floués. Il vient de sortir de son silence et reconnaît des «erreurs»

Mark Zuckerberg savait, mais il n’a rien fait. Ce n’est qu’à la suite des révélations du lanceur d’alerte Christopher Wylie, un ex-employé de Cambridge Analytica, société accusée d’avoir siphonné les données personnelles de près de 50 millions d’utilisateurs du réseau social, que le patron de Facebook, acculé, a réagi. Mardi, Facebook s’est dit «scandalisé d’avoir été trompé» par Cambridge Analytica et affirme tout faire pour protéger les données de ses utilisateurs. Mais Mark Zuckerberg lui-même n’est sorti de son mutisme que mercredi, lui qui, pas plus tard que le 4 janvier, indiquait vouloir «réparer» Facebook en 2018.

Sur son profil, il se fend d'un long texte où il reconnaît des «erreurs» et la responsabilité de Facebook. Il assure que les usagers pourront à l'avenir mieux contrôler l'usage de leurs données. «Nous avons la responsabilité de protéger vos données et si nous ne pouvons pas le faire, nous ne méritons pas de vous servir», écrit-il, en promettant de contrôler toutes les applications présentes sur le réseau. 

Lire aussi: Comment Facebook s’est fait piéger par ses propres données

Il a réitéré ses excuses dans une interview, mercredi soir, sur CNN : «Cela a constitué un abus de confiance très important et je suis vraiment désolé de ce qui s'est passé. Notre responsabilité est de faire en sorte que cela ne se reproduise pas.»

Plusieurs enquêtes en cours

Il nous avait habitués ces derniers temps à sa tournée promotionnelle dans tous les Etats américains, le voilà qui va devoir organiser un voyage en Europe. Et cette fois, pas pour le plaisir: une commission parlementaire britannique l’a convoqué, et lui a donné jusqu’à lundi pour s’expliquer. Le Parlement européen souhaite aussi l’entendre.

Facebook est confrontée à la plus grave crise de son histoire. Les pressions s’accumulent de toutes parts. A Wall Street, son action a perdu plus de 10% depuis lundi. Sa capitalisation a fondu d’environ 50 milliards de dollars. Brian Acton, un des cofondateurs de WhatsApp, messagerie rachetée par Facebook en 2014 pour 16 milliards de dollars, suggère carrément de supprimer le réseau social. La campagne #DeleteFacebook est lancée.

«Il est temps. #deletefacebook», a écrit sur son compte Twitter Brian Acton, qui travaille désormais pour Signal, une application de messagerie rivale de WhatsApp. «Effacer et oublier. Il est temps de se soucier de la vie privée», a-t-il ajouté. Plusieurs sites internet proposent notamment des astuces pour se désabonner, avertissant toutefois que le processus est complexe.

Mardi, les procureurs du Massachusetts et de New York ont exigé des informations sur les données obtenues par Cambridge Analytica ainsi que les copies de toutes les communications passées avec Facebook. La Commission fédérale du commerce (FTC) a également Facebook dans le collimateur, avec de possibles amendes salées à la clé. Tout comme les autorités en charge de la protection des données de l’Union européenne.

Mercredi, une première plainte, en nom collectif, a été déposée, par une habitante de Californie, Lauren Price. Elle accuse Facebook et Cambridge Analytica de négligence et de violation de la loi californienne sur la concurrence déloyale. Pour elle, ce détournement de données contrevient clairement à la politique de confidentialité de Facebook. Cambridge Analytica est accusée d’avoir siphonné des données personnelles à des fins politiques. Son directeur, Alexander Nix, qui s’est vanté d’avoir contribué à l’élection de Donald Trump, a été suspendu de ses fonctions mardi. Mark Zuckerberg était au courant des abus en 2015 déjà, mais il s’est bien gardé d’en avertir les utilisateurs. A l’époque, il avait demandé à Cambridge Analytica de détruire les données récoltées. Il ne se serait aperçu que récemment que cela n’a pas été fait.

«Scandalisée d’avoir été trompée»

Il a fallu que des articles du New York Times et de The Observer fassent des étincelles pour que Facebook décide de bannir Cambridge Analytica et ferme certains comptes, dont celui du lanceur d’alerte. Dans une interview accordée au Temps, le mathématicien Paul-Olivier Dehaye rappelle que «les systèmes de sécurité du réseau social ont été activés lorsque Cambridge Analytica a lancé l’opération». «Le psychologue Aleksandr Kogan et son équipe ont toutefois réussi à déjouer ces alarmes en affirmant à Facebook vouloir récolter des données à des fins académiques. Or, dans le domaine de la cybersécurité, falsifier son statut pour masquer ses véritables intentions relève du hacking», précise-t-il. La ligne de défense de Facebook, désormais, est d’accuser Aleksandr Kogan de «trahison». Ce dernier estime être devenu le «bouc émissaire» de Facebook et de Cambridge Analytica. 

Lire aussi: Mark Zuckerberg, comme un air de campagne

Grave crise de confiance

Mark Zuckerberg va probablement devoir rendre également des comptes devant le Congrès américain. Sur la CNN, il a indiqué qu'il «serait heureux» de venir témoigner devant les parlementaires.  Une sénatrice démocrate qui siège à la Commission judiciaire du Sénat en a déjà fait la demande. Dos au mur, toujours plus critiqué à l’interne pour son manque de transparence, le milliardaire n’a d’autre choix que d’instaurer très vite des contrôles stricts et des garde-fous s’il veut espérer regagner la confiance des quelque 2 milliards d’utilisateurs de Facebook. L’image du réseau social est déjà considérablement ternie par des affaires de fausses informations et comptes factices utilisés à des fins politiques, notamment par des Russes. Aujourd’hui, c’est tout son modèle économique qui est remis en question.

Le réseau social avait été vu comme un instrument démocratique important pendant le Printemps arabe ou dans le cadre de mouvements comme #MeToo ou #NeverAgain. Il est désormais surtout associé aux manipulations. Facebook pourrait bien avoir de la peine à se remettre de cette polémique. Roger McNamee, investisseur de Facebook et Google, et ex-mentor de Mark Zuckerberg, l’a déclaré sans détour sur CNN: «Facebook est confrontée à une crise de confiance qui pourrait détruire la compagnie.» Avant lui, Sean Parker, le premier président de Facebook, n’avait pas hésité, en novembre déjà, à accuser le réseau social d’exploiter la «vulnérabilité» humaine. Cette fois, c’est bien celle de Mark Zuckerberg qui est mise en jeu.

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