Matières premières

Accusé de corruption, Addax se retourne contre son expert-comptable

Une note de Deloitte pointe des paiements suspects au Nigeria pour 100 millions de dollars. Le pétrolier se retourne contre son auditeur qui le soupçonne d’avoir versé des pots-de-vin à des officiels locaux

Un trou de 100 millions de dollars dans la comptabilité. C’est la somme qui a provoqué la rupture entre Addax Petroleum et le cabinet d’audit Deloitte en octobre dernier. Mandatés pour auditer les comptes du groupe pétrolier genevois depuis 2005, les experts-comptables pointent notamment deux paiements douteux vers le Nigeria pour 100 millions de dollars.

«Nous avons identifié un nombre de versements pour lesquels nous n’avons pu obtenir d’explications satisfaisantes ou de preuves suffisantes concernant leur justification et leur validité», cite 24 heures en révélant l’affaire mardi, sur la base d’un document dont Le Temps a obtenu copie.

Transactions douteuses et licenciements

Les auditeurs de Deloitte pointent en particulier deux versements jugés suspects. Le premier, de 20 millions de dollars, aurait servi à rémunérer des «conseillers juridiques» au Nigeria et aux Etats-Unis, depuis des comptes hébergés nigérians ainsi que sur l’île de Man.

Le second, de 80 millions, concerne des paiements à des compagnies d’ingénierie, à propos de deux plateformes d’exploitation pétrolière. «L’ampleur des paiements paraît excessive par rapport à la valeur des travaux effectués, de leur but et du calendrier», indiquent les auditeurs. Selon eux, il peut y avoir soupçon de corruption.

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Dans la foulée de cette affaire, Addax s’est doté d’un nouveau directeur financier le 20 janvier dernier, le chinois Rudong Liu – qui a travaillé 25 ans pour la maison mère chinoise Sinopec. L’ancien titulaire du poste ainsi que son adjoint «se sont fait licencier parce qu’ils refusaient de cautionner les comptes du groupe», signale un ancien employé d’Addax.

Des «opinions non pertinentes d’auditeurs»

A quoi ont bien pu servir ses 100 millions de dollars? Dans sa réponse au Temps, Addax Petroleum refuse d’entrer dans les détails de sa «correspondance juridique». La filiale genevoise du groupe – en fait son siège principal, détenu par une boîte aux lettres sur l’île de Man – indique également avoir fourni toutes les informations demandées par Deloitte en temps et en heure et «pris toutes les mesures nécessaires pour investiguer les problèmes mentionnés». Elle accuse les auditeurs d’avoir complété leur rapport par des «opinions non pertinentes» et affirme avoir mandaté une enquête indépendante auprès de PwC.

Cette enquête était demandée depuis mars 2016 par Deloitte, afin de faire la lumière sur des accusations venant de lanceurs d’alerte. Selon ces sources internes et externes à Addax, des pots-de-vin auraient été versés à des responsables gouvernementaux et des détournements de fonds auraient été opérés à l’interne. Des allégations «non prouvées, mais qui nous causent beaucoup de souci», écrivent les auditeurs de Deloitte. Addex Petroleum souligne de son côté avoir demandé des précisions quant à ces accusations. Sans réponse.

Un programme anticorruption

L’affaire des paiements nigérians s’inscrit dans un contexte de transition politique. En mai 2015, Muhammadu Buhari a été investi à la tête du Nigeria sur la promesse de faire le ménage dans les affaires de corruption, notamment du secteur pétrolier. Selon un ancien collaborateur d’Addax Petroleum à Genève, les 100 millions correspondraient au règlement d’une ardoise fiscale de plus d’un milliard de dollars, contractée sous le gouvernement précédent.

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Fondée en 1994 par Jean Claude Gandur, racheté par le groupe chinois Sinopec en 2009, Addax a déjà été cité dans des affaires en Afrique. En 2000, deux anciens employés ont été condamnés en Suisse pour avoir blanchi les fonds du dictateur nigérian Sani Abacha. En 2006, la société a été mêlée à un scandale portant sur l’attribution d’un contrat de forage dans ce pays.

Au Gabon, Addax s’est également retrouvé confronté au cabinet d’audit Alex Stewart, mandaté par le gouvernement. Ce dernier accusait Addax d’avoir minimisé sa production de pétrole, amoindrissant du même coup ses impôts. Le litige global entre la société pétrolière et le Gabon portait sur un milliard de dollars. La société s’en était tirée en payant 400 millions de dollars pour solde de tout compte.

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