Le Financial Times a fait perdre quelques plumes au dollar mercredi matin en publiant en première page une information assez préoccupante pour les Etats-Unis. Selon le quotidien britannique, 100 à 200 milliards de dollars auraient été retirés ces derniers mois par les Saoudiens excédés d'apparaître comme les grands sponsors du terrorisme. L'estimation la plus haute est articulée par Youssef Ibrahim, un chercheur du Conseil pour les relations extérieures spécialisé dans les rapports américano-saoudiens.

Les investisseurs du Golfe ont quelques raisons de manifester leur mauvaise humeur. Ils sont traités avec méfiance, sinon en suspects dans les aéroports américains. Leurs comptes sont passés au peigne fin. Les rapports sur le financement du terrorisme ne cessent de dénoncer le rôle ambigu joué par les banques islamiques et les fondations caritatives qu'elles hébergent. Il y a une quinzaine de jours, un analyste de la Rand Corporation travaillant pour le Pentagone désignait l'Arabie saoudite comme «le noyau» du terrorisme et envisageait même des actions musclées (saisie de comptes, occupation de territoire) pour obliger la famille régnante à montrer plus de poigne face aux islamistes extrémistes. L'administration Bush s'est empressée de préciser que cette étude officieuse ne reflétait pas son point de vue, mais les Saoudiens n'ont qu'à lire les éditoriaux de la presse américaine pour constater que celui-ci est assez largement diffusé.

De plus, le soutien des Etats-Unis à Israël et l'accueil tiède qu'ils ont réservé au plan de paix du prince Abdallah remettent «l'allié» saoudien à sa juste place – celle de plus gros producteur de pétrole qu'il vaut mieux contrôler que perdre. Enfin, cerise sur le gâteau, des parents de victimes des attentats du 11 septembre ont annoncé il y a quelques jours le dépôt d'une plainte collective portant sur 1000 à 3000 milliards de dollars, dirigée notamment contre trois membres de la famille royale saoudienne, dont le ministre de la Défense, et plusieurs institutions financières importantes.

Bahreïn profite du mouvement

A ces motifs politiques s'en ajoute peut-être un autre, plus froid. Les investisseurs saoudiens ne jugent plus les Etats-Unis aussi intéressants qu'ils l'étaient il y a quelques années et cherchent à diversifier leurs placements. La minuscule place financière de Bahreïn, en plein essor, cherche à profiter du mouvement. La banque centrale y met en souscription le 29 août une troisième tranche d'obligations islamiques à cinq ans, pour un total de 80 millions de dollars et créditées d'un intérêt de 4%. Le mois prochain, une filiale à 100% de UBS, la banque Noriba BSC, ouvrira ses portes dans la principauté. L'Arabie saoudite elle-même chiffre son besoin d'investissements en infrastructures (électricité, eau) à 200 milliards de dollars. «Le royaume peut absorber d'énormes fonds dans un délai de cinq ans si les réformes économiques sont accélérées et davantage de transparence instaurée», dit Bishr Bakheet, directeur d'un institut financier qui porte son nom à Riyad.

Cela dit, plusieurs spécialistes relativisent la portée des retraits saoudiens aux Etats-Unis. «Une bonne partie des fonds est investie dans l'immobilier et des obligations, et il faudrait du temps pour retirer», déclare à l'AFP Abdelwahab Abou Dahesh, économiste en chef à la Riyad Bank. Steve Englander, de la Citibank, s'étonne du «chiffre énorme» articulé par le Financial Times, remarquant que le dollar aurait davantage baissé si de tels transferts avaient eu lieu dans un laps de temps si court.