Acheter du bitcoin: un investissement à l’aveugle

Analyse

Le début de l’année 2014 aura été marqué à Zurich par l’arrivée d’un premier distributeur de bitcoins en Suisse. L’installation ravit déjà les utilisateurs de la monnaie virtuelle la plus en vogue, qui n’a ni Etat ni banque centrale, émise au gré d’une obscure extraction informatique depuis 2008 et permettant de payer de plus en plus d’achats, notamment aux Etats-Unis. Ces nouvelles possibilités constituent une nette amélioration: jusqu’ici, ils étaient condamnés à trouver des partenaires sur Internet pour procéder à des échanges, n’importe où pourvu qu’il y ait du Wi-Fi.

L’année a bien commencé donc, puisque la cryptomonnaie a dépassé à nouveau les 1000 dollars pour un bitcoin le 6 janvier en cours de journée. Il aura suffi que Zynga déclare l’accepter pour certains de ses jeux en ligne pour qu’elle bondisse.

Les banques commencent à s’y intéresser, comme à tout actif permettant de gagner de l’argent, encourageant certains de leurs analystes à étudier le dossier. Et puis, en plus d’un nombre croissant d’entreprises qui l’autorisent comme moyen de paiement, les politiques s’y mettent. Un candidat texan au Sénat a annoncé accepter les donations en bitcoins pour financer sa campagne.

Mais tout n’est pas rose. La semaine dernière, la Finlande a rendu un verdict peu apprécié des fans de cette monnaie non réglementée et décentralisée. Les adeptes du bitcoins ont beau appeler leur fétiche une monnaie, Helsinki a jugé qu’elle n’en remplissait pas les critères légaux. Pire, les bitcoins ne peuvent même pas être considérés comme un moyen de paiement électronique, car, pour cela, il faudrait un émetteur responsable des opérations. Il faut donc voir cet actif comme une matière première, a tranché la Finlande. Comme la Norvège avant elle.

Jusqu’ici, rien de particulier. Cette e-monnaie évolue finalement comme d’autres actifs, les actions par exemple, à la hausse ou à la baisse, en fonction de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Pour autant que les premières soient plus nombreuses que les deuxièmes, la hausse peut continuer. Depuis douze mois, elle est bien lancée. Après la relative stagnation qui a suivi son introduction en 2008 par un ou plusieurs programmateurs inconnus qui se cachent derrière le nom de Satoshi Nakamoto, la devise virtuelle s’est envolée l’an dernier. Alors qu’elle valait encore moins de 20 dollars en janvier, elle évoluait jeudi autour de 850 dollars. Et si les autorités chinoises n’étaient pas venues mettre leur grain de sel, la progression – 1238 dollars fin novembre – aurait sûrement pu continuer. Or elles ont en effet interdit aux banques d’effectuer des transactions en bitcoins. Résultat, la cryptomonnaie dont une grande partie des aficionados se trouve justement dans l’Empire du Milieu a perdu la moitié de sa valeur dans la foulée.

Pas de quoi abandonner la partie, le cours ayant largement rebondi depuis. C’est que les adeptes sont de plus en plus nombreux. Même si, selon Citigroup, la concentration est encore exceptionnellement élevée: 1% des utilisateurs détiennent 80% des actifs en circulation. Ils sont attirés par l’innovation que constitue cet outil, l’absence de frais de transactions ou la libération de la dépendance aux banques dont ils se méfient toujours plus depuis la crise financière. Pour certains, ce sont aussi les craintes d’inflation que suscitent les interventions des banques centrales ces dernières années qui les poussent à se tourner vers des alternatives. Cela aussi peut soutenir la valeur d’une ressource finie. Alors que 12,3 millions de bitcoins sont en circulation, selon Bitcoincharts.com, leur émission est limitée à 21 millions d’unités, nombre qui devrait être atteint en 2033.

Investir dans les bitcoins n’en est pas moins téméraire. D’abord, parce qu’il faut être capable de supporter des variations de cours qui peuvent donner l’impression qu’investir en bourse est une promenade de santé. Ensuite parce que rien n’assure que leur utilisation ira au-delà de l’effet de mode et qu’elle se transmettra à l’ensemble de la population, encore très dubitative, pour autant qu’elle en ait entendu parler. On atteint ici l’expression la plus extrême de la monnaie fiduciaire: sa valeur est par définition liée à la confiance, or, ici, à qui ou à quoi fait-on confiance? Aux spéculateurs? A un protocole informatique que seule une minorité d’informaticiens comprend? Ou à une croyance qu’une monnaie virtuelle aura tôt ou tard raison du papier-monnaie? A cela s’ajoutent les questions de sécurité informatique, pour éviter de se faire hacker son portefeuille virtuel. Enfin, ironie de l’histoire, beaucoup repose sur l’attitude qu’auront les Etats face à cette innovation. Pour l’instant, ils sont plutôt circonspects. Certains temporisent, comme les Etats-Unis qui ne se sont pas encore vraiment prononcés. D’autres se méfient, comme la Chine. Mais la façon dont la monnaie sera acceptée, encadrée et réglementée lui donnera plus au moins d’élan. Sachant qu’elle a déjà des ennemis. On peut compter sur les banques pour faire un lobbying intense et lui laisser un rôle marginal.

On peut faire un pari et penser que le bitcoin fait partie des multiples révolutions qu’engendre Internet et qu’il séduira le monde entier comme les sites de réservation de voyage en ligne ont mis à mal les agences de voyages ou comme le livre numérique conquiert certains lecteurs. Peut-on résumer sa décision d’investir à une seule question de conviction, voire à la longévité d’une mode? Le pari est un peu risqué.

La façon dont la monnaie sera acceptée et réglementée lui donnera plus au moins d’élan