– L'arrivée de l'euro est l'aboutissement d'une aventure de plus de trente ans. Comment jugez-vous le résultat aujourd'hui? On vous entend dire que l'édifice n'est pas parfait.

– La mise en circulation des pièces et des billets de l'euro est l'achèvement d'un cycle que j'ai amorcé en 1985 avec l'«objectif 1992» et le lancement du Marché unique. C'est une phase de l'intégration économique et monétaire qui est derrière nous. En quinze ans, l'Europe a fait des miracles. Nous sommes désormais protégés contre la plupart des aspects de la spéculation, ou contre l'envie de certains gouvernements de l'Union de faire du dumping monétaire.

Mais il faut toujours, comme disait Gramsci, «avoir l'optimisme de la volonté, mais aussi le pessimisme de la lucidité». Or je considère que l'UEM ne tient pas encore tout à fait solidement sur ses deux jambes. La jambe monétaire se porte bien, fondée sur une structure institutionnelle claire, avec des pouvoirs reconnus à la Banque centrale européenne. Mais la jambe économique reste imparfaite.

Le rapport du Comité Delors consacrait, à dessein, davantage de pages à l'union économique qu'à l'union monétaire. Le Traité de Maastricht lui-même dit sans équivoque que la coordination des politiques économiques est l'un des objectifs clés de l'Union européenne. Or cette coordination ne fonctionne pas bien, elle doit encore être perfectionnée, notamment au sein de l'Eurogroupe (le forum informel réunissant les ministres des Finances de la zone euro, ndlr). L'affrontement des ministres sur les problèmes de politique économique doit être plus brutal et plus franc, avec plus de transparence sur les politiques économiques nationales.

– Les Etats-membres ne semblent pas prêts à abandonner les ultimes reliquats de leur souveraineté. N'est-ce pas une utopie?

– «Encore une année, Monsieur le Bourreau!», pensent-ils. Il faudra pourtant bien évoluer: les économies sont de plus en plus interdépendantes. Les cris de perroquet de nos ministres nationaux sur la souveraineté économique sont déplacés, le vrai problème est la gestion des interdépendances. Si l'Union européenne, qui est une construction politique, ne le fait pas, comment cette même Union pourrait-elle avancer demain des solutions retenues par tous pour gérer la mondialisation? La question n'est même plus celle de l'intégration européenne comme on en parlait il y a vingt ans, elle est celle de la gestion efficace des interdépendances existantes.

– A vous entendre, l'euro ne résistera pas à cette gestion chaotique…

– Je ne dis pas cela. Le pouvoir monétaire est solide, il peut résister. Pour faire réussir l'UEM telle que je l'ai rêvée et proposée, il faut une partie économique aussi solide que la partie monétaire, en recourant par exemple aux «coopérations renforcées», c'est-à-dire à la possibilité pour certains d'Etats membres d'aller de l'avant en se dotant des moyens institutionnels pour le faire. Mais la période est à la vue à court terme, qui est la tendance naturelle des politiciens. Or «gouverner, c'est prévoir», disait Mendès-France.

– L'euro est la première manifestation physique de la construction européenne. S'agit-il d'un pic de l'intégration qui en appelle d'autres, ou sera-t-il sans lendemain?

– L'arbre de mes critiques ne doit pas cacher la forêt de mes satisfactions. L'Europe avance. Qui aurait dit en 1984 qu'elle aurait achevé aujourd'hui une étape essentielle de son intégration? On peut mieux faire, c'est tout ce que je veux dire. La réussite historique de cette union monétaire fait déjà bien des envieux, et nous n'avons pas fini d'en voir les conséquences heureuses sur nos économies, sur les marchés financiers et sur les marchés des changes. Il faut bien remettre mon souci de perfectionnement à sa juste place. L'Europe est un élève doué, qui peut mieux faire.