– L'Europe est à la veille du plus important élargissement de son histoire. Ne se lance-t-elle pas tête baissée dans cette aventure?

– On rêve de réunifier l'Europe depuis la chute du mur de Berlin. Mais beaucoup d'Européens en parlent avec circonvolutions et soucis parce qu'il est difficile d'adapter les économies des pays candidats au dynamisme des Quinze. Il faut trouver un projet raisonnable pour cette Europe qui comprendra demain 27 puis sans doute 32 à 35 membres, une fois que les pays des Balkans – et pourquoi pas d'autres? – nous auront rejoints.

Les chefs d'Etat et de gouvernement doivent se poser deux questions: que voulons-nous faire ensemble et comment le faire? Pour répondre à la première question, la grande Europe doit se fixer trois objectifs. En premier lieu, il faut créer à l'échelon de 500 millions d'habitants un espace de paix et de reconnaissance mutuelle entre les peuples. Imaginez quelle mutation heureuse et radicale cela représente pour des pays dont les frontières et les nationalités ont été manipulées pendant des dizaines d'années par les grandes puissances et les traités! Deuxièmement, il faut en faire un cadre pour un développement soutenable et durable. Après tout, il ne s'agit que de faire de l'Europe un laboratoire réussi de la mondialisation. Troisièmement enfin, il faut réaliser tout cela en maintenant la diversité des traditions et des spécificités de chaque pays, ce qui fait notre richesse. Si nous atteignons ces trois objectifs, les historiens diront en 2020 que l'Europe a réussi à maîtriser la mondialisation.

– Un projet suppose une vision. Elle fait actuellement défaut. Depuis Maastricht, aucun dirigeant européen n'a tenté d'infléchir le cours de l'histoire.

– Le problème tient au fait que les gouvernements envisagent l'élargissement de 15 à 27 puis à 32 comme ils ont traité les précédents élargissements. Ils ne se rendent pas compte qu'il y a eu une coupure historique, que nous vivons dans un autre univers. Il faut poser un projet pour cette grande Europe. Les chefs d'Etat et de gouvernement ne veulent pas en parler parce qu'ils considèrent que l'élargissement à l'Est est un élargissement de routine, comme les précédents. C'est une grande erreur.

– Pour réussir l'élargissement, encore faut-il que la machine fonctionne. Or il n'y a pas de volonté de réformer en profondeur les institutions européennes, on l'a vu au sommet de Nice l'an dernier. La Convention instituée lors du dernier sommet à Laeken saura-t-elle innover dans l'art difficile de la réflexion commune?

– On peut espérer que la Convention sur l'avenir de l'Europe permettra d'ouvrir les vannes d'un débat fructueux, dans une discussion compréhensible par les citoyens. L'exercice est très risqué, je souhaite qu'il réussisse. Ce sera le cas si la Convention pose ces deux mêmes questions – que voulons-nous faire ensemble, et comment? – et y apporte des réponses. Même si elles ne sont pas consensuelles, elles lanceront le débat. Pour l'Europe, c'est un moment béni mais risqué, et une chance pour le progrès démocratique.

– Ne court-on pas le risque que si la Convention débouche sur un résultat ambitieux, il soit ensuite détricoté par les gouvernements?

– Les gouvernements seront face à leurs responsabilités. Mais il vaut mieux ça que des conférences intergouvernementales décevantes. Il faut briser la glace. Cette Convention est là pour ça. Je ne l'appelle pas une Constituante. Elle ne doit pas se substituer aux gouvernements, mais les mettre au pied du mur. Ne dramatisons pas, toutefois. Encore une fois, l'Europe avance. Mon bulletin de santé général est bon.

– La symbolique de l'euro n'offre-t-elle pas une occasion unique de reparler du projet pour l'avenir, de le faire «passer» auprès de l'opinion publique, qui n'est pas forcément chaude, vis-à-vis de l'élargissement en particulier?

– Quand on parle de déficit démocratique, il faut pointer la responsabilité chez les gouvernements. Ils ne font pas ce qu'ils devraient faire vis-à-vis de leur opinion pour leur expliquer l'Europe. Au lendemain de la guerre, quand il a fallu réconcilier l'Allemagne avec ses voisins, les opinions publiques n'étaient pas très chaudes. C'était beaucoup plus difficile à expliquer que l'élargissement, compte tenu des souffrances que les gens avaient vécues dans leur vie personnelle, et de la haine qui s'était accumulée.

Qui projette aujourd'hui son peuple vers l'avenir en lui montrant la grandeur du projet? A quoi bon geindre sur les décisions unilatérales des Américains et leur refus de gérer convenablement la mondialisation si nous ne sommes pas capables de proposer et de convaincre? Ce qui compte, c'est la volonté commune des Européens de ne pas être marginalisés par l'histoire et de jouer leur rôle. Cela ne peut être que l'expression d'une volonté commune, pas le jardin privé de tel ou tel premier ministre ou président. Il faut être unis, et ne pas se contenter d'un sermon le dimanche.

– Quel jugement portez-vous sur l'Europe au lendemain des événements du 11 septembre? A-t-elle été présente ou, à l'inverse, a-t-elle brillé par son absence?

– J'ai été secrètement satisfait par l'accord de diagnostic et d'analyse des Quinze. En tant que président de la Commission, j'ai connu une période en 1991 où ils n'étaient pas d'accord sur l'analyse de la tragédie yougoslave. Il y a un progrès. Mais cet accord, ils n'ont pas su le manifester ensemble. On a oublié que l'Europe est une famille. Et dans une famille, le plus petit a autant à dire que le plus grand. C'est la leçon que nous a transmise Jean Monnet. Quand on l'oublie, cela donne ce qu'on a vu après le 11 septembre. Si les Quinze étaient d'accord sur le diagnostic, il fallait agir ensemble. Cela aurait été une marque de plus de l'impact de l'Europe. La realpolitik c'est bien, mais l'Europe défie les règles de la realpolitik. L'Europe est une réalité nouvelle. Cela implique qu'il faille renoncer à certains comportements passés.