L'alerte est donnée. La Banque nationale suisse crie au «conundrum» (énigme), le Département des finances fronce les sourcils. Les deux s'inquiètent de la faiblesse du franc. Craintes justifiées?

Pour attester de la force ou de la faiblesse d'une monnaie, la meilleure mesure est donnée par le taux de change effectif réel. Selon cette moyenne pondérée des taux de change des partenaires commerciaux de la Suisse, notre devise a perdu environ 10% depuis son pic de 2002. Première surprise, le franc s'est apprécié d'un pourcentage équivalent par rapport au dollar durant cette même période. Ce n'est donc pas le billet vert qui est responsable des maux supposés de notre devise mais bien... l'euro. Ayant perdu près de 10% par rapport à ce dernier, le franc se retrouve aujourd'hui à une poignée de centimes de son cours plancher. D'accord mais... peut-être le bref historique de l'euro ne nous permet-il pas d'avoir suffisamment de recul?

La monnaie unique européenne a vu le jour en janvier 1999 mais les taux de change flexibles existent depuis 1973. Ainsi, il est fort utile de comparer le franc au poids lourd de l'euro, l'ancien mark allemand. Le cours actuel de quelque 1,59 franc pour un euro correspond à une parité de 81 centimes pour un mark. Figurez-vous que ce niveau n'est que de 3% inférieur à un sommet atteint en 1977. A l'époque, notre devise était tellement prisée que la Suisse avait introduit une spécialité plutôt originale: pour s'acquitter du privilège de détenir du franc suisse, les étrangers devaient payer. Oui, c'est bien cela, notre devise est aujourd'hui pratiquement aussi chère qu'à une époque où l'on instaurait des taux d'intérêt négatifs pour tenter d'enrayer son appréciation. Voilà de quoi relativiser son apparente faiblesse actuelle.

Ladite «faiblesse» serait expliquée par les stratégies dites de «carry» qui consistent à s'endetter dans les monnaies à faible taux d'intérêt comme le yen ou le franc pour acheter des devises offrant des rendements plus attrayants. Rien de bien original que ces grands écarts qui se révèlent offrir une performance nulle à long terme, le gain sur les taux étant effacé par une perte sur la devise. A force de s'inquiéter de la «faiblesse» du franc, la BNS va être contrainte de passer de la rhétorique aux actes. Mais comment justifier de monter les taux d'intérêt alors que le danger d'inflation recule dans une économie qui renoue à peine avec la croissance? Soudain, l'énigme s'éclaire.