A peine évoquée, la possibilité d'augmenter «substantiellement» le capital de la société Energie Ouest Suisse (EOS) suscite une vague de réticences. Récemment, EOS a dévoilé un train de mesures de rationalisation très important destiné à assainir l'entreprise, dont l'endettement s'élève à 1,1 milliard de francs, afin d'être en mesure d'affronter la libéralisation du marché suisse de l'électricité (Le Temps du 3 juillet). Car on sait déjà que sur les 1200 sociétés d'électricité en Suisse, beaucoup devraient disparaître dans quelques années.

Certaines mesures seront réalisées rapidement chez EOS. L'augmentation du capital en revanche est évoquée comme recours «en cas de besoin». Mais parfois confrontés eux-mêmes à des problèmes de trésorerie, les principaux actionnaires d'EOS – Services industriels genevois (22,7% du capital) et lausannois (19,7%), Energie Romande (27,2%), Electricité Neuchâteloise SA (5,9%) et Entreprises électriques fribourgeoises (14,9%) – ne tiennent pas particulièrement à délier leurs bourses.

Comme le souligne Georges Blum, président d'EOS, deux problèmes doivent être distingués. D'un côté, l'entreprise risque d'être confrontée à un besoin de cash dès 2002. EOS devra en effet rembourser des emprunts et en contracter de nouveaux. De l'autre côté, EOS va rapidement opérer des prélèvements sur les réserves libres et latentes, ce qui diminuera le montant des fonds propres. Faudra-t-il dans ce cas-là faire appel aux actionnaires? «Rien n'est décidé, remarque Georges Blum. Il faudra voir si c'est nécessaire en fonction des restructurations en cours.» Mais si le ratio entre les fonds propres et le bilan n'est pas «raisonnable», le président d'EOS devrait demander aux entreprises régionales, en automne déjà, une augmentation du capital. C'est là que le bât blesse.

Georges Blum le reconnaît: les actionnaires préfèrent attendre que la nécessité d'argent se manifeste. «La clause du besoin n'est pas du tout confirmée, constate Gérard Fatio, président des Services industriels de Genève (SIG). Et grâce aux restructurations, EOS ne devrait pas avoir besoin de liquidités. Par ailleurs, après assainissement du bilan, le ratio sera sans doute amélioré par la vente d'actifs.» En clair, tant que le problème financier ne se pose pas, les SIG sont réticents à investir dans EOS.

Dernier recours

Electricité Neuchâteloise SA (ENSA) et les Services industriels lausannois (SIL) tiennent peu ou prou le même discours: «Si la décision se prend dans la précipitation, nous ne sommes pas partants», explique Daniel Brélaz, patron des SIL et administrateur d'EOS. De toute façon, avertit Olivier Rapin, secrétaire général d'Energie Romande, toutes les mesures doivent être étudiées avant d'envisager une augmentation de capital qui se chiffrerait en plusieurs dizaines de millions de francs. En résumé, la position des dirigeants des sociétés romandes actionnaires d'EOS est la suivante: participer à l'augmentation de capital en dernier recours si les liquidités viennent à manquer, oui. S'il s'agit uniquement de présenter un bilan plus «esthétique», non.

Pourtant, les réticences sont plus profondes chez certains administrateurs. Ainsi Alberto Velasco, administrateur des SIG, désapprouve les nouvelles orientations d'EOS. Vente du réseau à très haute tension, création d'une société de trading, réorganisation de la branche par métiers, concentration d'EOS sur la production: pour le député socialiste genevois, «EOS est démembrée» et ne répond plus à sa vocation de service public.

De plus, une bonne partie de la restructuration d'EOS a été établie par ENSA, Entreprises électriques fribourgeoises et Romande Energie dans le cadre d'un pacte d'actionnaires auxquels ne se sont joints les deux autres actionnaires que plus tard. Tandis que Georges Blum explique le pacte par une volonté des trois sociétés régionales d'aller de l'avant et par des procédures de décision plus simples que celles des SIG et des SIL, Alberto Velsaco n'y voit que l'imposition d'une stratégie et la mise à l'écart des sociétés valdo-genevoises.

«C'est vrai que la signature d'un pacte par trois actionnaires a eu un impact psychologique désagréable, reconnaît Daniel Mouchet, administrateur des SIG. S'il ne conteste pas comme son collègue les décisions prises au sein d'EOS, il s'interroge sur l'avenir de l'entreprise: «Les intérêts des Services industriels sont-ils les mêmes que ceux des autres actionnaires? Par ailleurs, si le regroupement des métiers est nécessaire, de quelle manière va-t-il se faire? Enfin que deviendra EOS dans un contexte libéralisé? Existera-t-elle encore? Tout cela doit se discuter.» S'il juge l'augmentation de capital probable, il souligne néanmoins que les actionnaires ne sont pas tenus d'y souscrire dès lors que les buts de la société sont modifiés.