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Adam Tooze: «La crise de 2008 a mis à mal l’art du compromis»

Professeur d’histoire économique à l’Université Columbia, auteur du best-seller «Crashed», l’universitaire britannique est peu convaincu par la notion de globalisation 4.0. Il rappelle la rationalité de la social-démocratie, qui a été l’une des grandes victimes de la crise de 2008

Au Forum économique de Davos 2019, Adam Tooze a un peu été le fou du roi qui n’hésite pas à ruer dans les brancards. Pour ce professeur britannique de l’Université Columbia, spécialiste de l’histoire économique et politique, auteur du best-seller Crashed. Comment une décennie de crise financière a changé le monde, la crise de 2008 a eu des répercussions bien au-delà de Wall Street. Elle a fortement déstabilisé les démocraties, permettant l’avènement du Brexit, de Trump et de Viktor Orban. Rencontré dans les coulisses du WEF 2019, Adam Tooze jette un regard acéré sur l’état du monde et de la finance.

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Le Temps: Que vous a inspiré le thème de la globalisation 4.0 au programme du WEF?

Adam Tooze: C’est un thème formulé maladroitement par lequel on promet d’être plus intelligent et d’être meilleur. Le concept de globalisation 4.0 flotte entre une projection alarmiste selon laquelle l’intelligence artificielle va transformer le monde, un déclin américain qui va reléguer les Etats-Unis à un second rôle et une vision apocalyptique des migrations en raison du changement climatique. Le 4.0 est une analogie étonnante et directe aux mises à jour de Windows. Voir l’Histoire sous cette forme est surprenant. Car s’il y a une chose qu’on sait au sujet de la globalisation, c’est que c’est tout sauf cela. L’Histoire n’est pas linéaire et sans accroc. Le concept de globalisation 4.0 réplique un mode de pensée qui remonte au XIXe siècle.

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Dans votre livre «Crashed», vous démontrez que la crise de 2008 a eu des implications politiques mondiales.

Pour illustrer l’impact de la crise de 2008, j’aime bien utiliser l’analogie du séisme. Un tremblement de terre est dévastateur, mais tout dépend d’où on se trouve au moment où il surgit, de la solidité des bâtiments et de la qualité de leur entretien. Le séisme peut aussi provoquer des répliques et un tsunami. La crise financière de 2008 a frappé les systèmes politiques à travers le monde de façon très différenciée en fonction de leurs structures propres et des acteurs politiques qui y évoluent. Aux Etats-Unis, le système est actuellement bloqué en raison de l’action même des acteurs du système. L’architecture du système politique américain est vulnérable à ce type de blocage. On le voit à travers le government shutdown, la fermeture partielle de l’administration.

Et en Europe?

La crise de la zone euro n’a pas été déclenchée directement par la crise de 2008, mais plutôt par le tsunami qui s’en est suivi. Elle a bousculé tant la droite que la gauche. A ce titre, le cas de la Grèce est éclairant. Son système politique où les partis centristes avaient une assise fragile recensait différents clientélismes qui ont été capables de rayer de la carte le parti Pasok pour le remplacer par le parti de la gauche radicale Syriza. Il y a aussi une percée de la gauche radicale en Espagne. A droite, il y a le cas emblématique de la Hongrie, une délégitimation des sociaux-démocrates qui étaient au pouvoir. Viktor Orban a su en profiter avec habileté en mobilisant les foules autour d’un nationalisme économique qui ira, en 2013, jusqu’à rembourser intégralement le FMI, qui avait grandement contribué à un plan de sauvetage du pays. Dans la même veine, les marchés des capitaux aiment les hommes forts du type Jair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil. Ce double effet à gauche et à droite relève du déjà-vu. La Grande Dépression des années 1930 a produit Hitler comme le New Deal!

Dix ans après cette crise, quelle est la vulnérabilité du système?

La crise de 2008, il faut le rappeler, a eu pour origine les banques et non les hedge funds ou les détenteurs d’hypothèques qui ont grandement souffert de la crise et provoqué une récession aux Etats-Unis. Elle fut l’équivalent d’une attaque cardiaque menaçant le système financier de mort imminente. Aujourd’hui, nous sommes dans une meilleure situation. Les banques sont mieux capitalisées et sont beaucoup moins exposées aux risques qu’il y a dix ans. La régulation a été renforcée.

Basel III et la législation américaine Dodd-Frank ont donc été positives…

Oui, Dodd-Frank, Basel III et les mesures prises par les régulateurs dont la Finma ont été positives. Les choix stratégiques des banques ont aussi contribué à stabiliser le système. Les grandes banques comme UBS ont réalisé qu’elles détestaient être dans la situation de devoir compter sur l’aide de l’Etat pour s’en sortir et qu’elles n’aimaient pas non plus un excès de régulation. Elles n’ont plus souhaité encourir les risques des banques d’investissement et ont choisi de se concentrer sur la gestion de fortune, un secteur beaucoup plus sûr.

Une répétition de 2008 n’est donc pas à l’ordre du jour?

Le risque de crise cardiaque, pour reprendre mon analogie, est très improbable, à l’exception peut-être de la Chine. On ne sait pas vraiment ce qui s’y passe. La finance de l’ombre chinoise inquiète beaucoup de monde.

Craignez-vous une croissance incontrôlable de la dette des Etats?

Craindre, c’est beaucoup dire. Je ne suis pas un pessimiste comme les économistes américains Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff sur le sujet. En revanche, la dette des entreprises et des privés représente un risque extrêmement élevé, notamment en Occident.

La crise de 2008 a laminé les partis sociaux-démocrates.

Elle a mis à l’épreuve l’art fragile du compromis. Nous avons assisté tant à gauche qu’à droite à l’effondrement du compromis qui a sous-tendu la globalisation 3.0 depuis les années 1980. C’est manifeste aujourd’hui aux Etats-Unis. En Allemagne, la réforme du marché du travail avait été adoptée par la grande coalition SPD/CDU/CSU. Le SPD en a payé le prix: son aile gauche a créé un nouveau parti, Die Linke, qui aujourd’hui explique en partie la suprématie d’Angela Merkel en rendant impossible la formation d'un gouvernement par le SPD. Si aujourd’hui les partis sociaux-démocrates sont les premières victimes de la crise, c’est aussi parce qu’ils se sont compromis avec le capital et la finance et distanciés de l’électorat des cols-bleus. On l’a vu avec le New Labour de Tony Blair au Royaume-Uni. L’électorat des classes laborieuses s’en est détourné pour voter pour le UK Independence Party. Ce que nous appelons aujourd’hui populisme est en réalité en bonne partie ce qui a comblé le vide créé par le déclin de la social-démocratie. Que des forums comme Davos s’en émeuvent est ironique. Ce phénomène est le résultat de leur victoire.

Quelle conséquence en cas d’effondrement de la social-démocratie?

Vous pouvez ne pas avoir aimé les priorités de la social-démocratie. Mais c’était un produit rationnel des Lumières remontant aux politiques européennes du XIXe siècle. Les partis sociaux-démocrates ont fait un travail phénoménal d'éducation des classes laborieuses. La culture politique est un travail permanent. Vers 1890, le démocrate américain William Jennings Bryan avait tenu un discours extraordinaire pour expliquer la logique de l’étalon-or. Quel politicien européen aujourd’hui, au risque de se faire moquer, ose-t-il se lancer dans ce genre d’exercice, expliquer les contraintes de l’euro? En abandonnant la tâche d’éduquer les foules et en se focalisant sur des électorats de niche, vous ouvrez la porte à l’absurde, à la superstition.

Dans votre livre, vous parlez d’une vraie rupture, vous référant à Hannah Arendt.

Oui, Hannah Arendt, qui était très éprise de philosophie classique, a déjà constaté à son époque une attrition de l’héritage politique classique. En Europe, ma génération n’a plus d’éducation classique (grec, latin), même au sein des classes moyennes supérieures. Depuis les années 1960, cet héritage classique s’évapore. On peut le juger obsolète. Or il constitue en partie la qualité de la démocratie. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la démocratie a grandement bénéficié de l’extraordinaire mélange de tradition parlementaire, d’éducation classique, de médias de masse qui ont démocratisé la conversation politique et de l’organisation politique du travail. Tout cela a été remplacé, selon Arendt, par quelque chose de beaucoup plus superficiel, incohérent, narcissique. Trump est la quintessence de cette évolution.

A Davos, avez-vous le sentiment que les élites ont pu se reconnecter avec la classe moyenne, qui se plaint de l’explosion des inégalités?

Non, pas ici. J’étais il y a quelques jours au Forum Gaidar en Russie, qui se veut une alternative au Forum de Davos. L’approche était très différente: la manifestation était publique et gratuite. 16 500 personnes, dont nombre d’Occidentaux, s’y sont inscrites pour écouter des panels très similaires à ceux de Davos. Si vous voulez avoir un dialogue public au sujet des grands thèmes du moment, pour lesquels les gens ont un grand appétit, ne dépensez pas de l’argent dans des événements aussi luxueux que Davos. Organisez un forum public accessible à tous. Je ne dis pas que Davos doit disparaître. Le forum a toute sa légitimité. Les gens riches sont riches, ils ont tout à fait le droit de se réunir dans un tel forum. Mais ils ne devraient pas nous laisser croire qu’ils ont un vrai impact politique au-delà de leur cercle.


Profil

1967 Naissance à Londres, grandit entre l’Angleterre et Heidelberg en Allemagne.

1989 Bachelor d’économie au King’s College Cambridge. Poursuit ses études à Berlin quand intervient la chute du mur de Berlin.

1996 Doctorat en histoire économique à la London School of Economics.

1996-2009 Enseigne à la Faculté d’histoire de l’Université de Cambridge.

2006 Publie: «Le salaire de la destruction: formation et ruine de l’économie nazie», revisitant l’histoire économique du IIIe Reich.

2006 Lauréat du Wolfson History Prize.

2009 Enseigne l’histoire à l’Université Yale.

2018 Publie Crashed. Comment une décennie de crise financière a changé le monde.

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