Le Temps: Vous avez créé Addex en mai 2002 à Genève avec Timothy Dyer et Mark Epping-Jordan. Vous entrez à la bourse cinq ans plus tard. Est-ce un passage obligé pour une entreprise de biotech?

Vincent Mutel: Non, c'est la suite logique de notre plan de développement qui nous a permis d'atteindre nos objectifs. Les deux premières années ont été employées à faire valider notre nouvelle approche des thérapies pour traiter des maladies du système nerveux central. Nous avons pu prouver ensuite que cette nouvelle approche a de nombreuses applications potentielles comme le traitement du diabète, de l'obésité ou de la migraine. Une entrée en bourse était inéluctable dès le moment où notre molécule (ADX 10059) qui traite le reflux gastro-œsophagien a obtenu cette année des résultats significatifs en phase II.

- Comment Addex va-t-elle se développer?

- Nous allons mener une politique d'embauche très agressive qui va nous faire passer à 200 employés dans trois ans, contre 70 actuellement. Nous allons nous réorganiser en mettant sur pied des business units. L'accent sera mis sur le traitement des inflammations, de l'obésité et des maladies métaboliques (Parkinson, Alzheimer). Notre produit phare, l'ADX 10059, pourrait être commercialisé autour de 2012 en collaboration avec un grand groupe pharma, dont je ne peux pas dévoiler le nom. Nous devrions générer les premiers revenus directs à cette date.

- Voulez-vous commercialiser vos médicaments vous-mêmes?

- La mise sur le marché de ces grandes indications thérapeutiques demande une force de vente colossale que nous ne pouvons pas mettre sur pied. Mais Addex ne veut pas vivre que de royalties sur ses médicaments. Notre objectif est de garder des droits de vente dans certains pays, hors Etats-Unis, afin d'y commercialiser nous-mêmes nos médicaments et de construire le début d'une force de vente. Nous n'allons pas non plus mener nous-mêmes les études de phase III pour l'ADX 10059. La phase de transition, cruciale pour notre réussite, où nous passons le relais aux entreprises pharmas, devrait avoir lieu dans les mois qui viennent.

- La bourse suisse vient d'attirer sa huitième entreprise de biotech avec Addex depuis 2004. Pourquoi?

- Les entrepreneurs ont une plus grande liberté de penser et d'agir dans ce pays. La relation est plus proche qu'ailleurs entre les grands groupes pharmas et les plus petites entreprises. Avec le réseau de fournisseurs existant, cela crée un tissu industriel fertile. La recherche est aussi extrêmement vivante et n'a pas peur de parler à l'industrie. Dans d'autres pays, le monde académique ne veut pas vendre «son âme au diable» et développer des activités orientées vers la profitabilité. Ailleurs, réaliser du développement et de la pharma véhicule l'image d'une moindre qualité. Il existe en Suisse des initiatives fantastiques,comme des plateformes technologique ouvertes à tous. Ces initiatives sont pratiques, intelligentes et rentables. L'intérêt des investisseurs pour les bons projets de biotech croît en Suisse, porté par la profitabilité de ces entreprises. L'Arc lémanique possède un potentiel de croissance extraordinaire. Une prise de conscience a eu lieu il y a cinq ans et j'ai vu beaucoup de personnes passer du scepticisme à une forme d'enthousiasme.

- Et le monde politique?

- Tout le monde m'avait décrit un monde genevois sclérosé et un peu rétrograde. J'ai trouvé des gens enthousiastes à tous les niveaux de l'administration. Des gens prêts à agir et à attraper la balle au bond. Il existe une volonté affichée pour que la biotech réussisse en Suisse.

- En quoi Addex est-elle différente?

- Nous nous appuyons sur la technologie pour créer des médicaments. D'autres entreprises développent de la technologie pour elle-même. Elles créent des moyens, mais ne sont pas au clair sur leurs objectifs. Un grand nombre d'entreprises ont de bonnes idées issues de l'université, mais manquent de professionnalisme et d'expérience quand il s'agit de les développer. La plupart d'entre elles essayent de forcer les groupes pharmas à acheter leurs produits dont ils ne veulent pas. A l'inverse, nous avons créé des molécules qui correspondent à leurs besoins. Dès le début, nous sommes allés leur rendre visite pour savoir si nos produits auront un avenir auprès d'elles. C'est un test essentiel.

- Y voyez-vous l'influence de votre carrière précédente chez Roche?

- Tout à fait. Comme moi, les premiers collaborateurs d'Addex sont tous arrivés avec la volonté de créer des médicaments. Les dernières personnes recrutées me parlent maintenant d'une «école Addex»: «oublier la science» et se passionner pour la fabrication de médicaments.