«En un jour, sept milliards de francs sont partis en fumée, constate consterné Jérôme Schupp, analyste chez Syz & Co. Cela représente 15 fois le volume journalier des transactions normales du titre Adecco.» Dès l'annonce du numéro un du travail temporaire de repousser la publication de ses résultats annuels 2003, prévue initialement le 4 février, l'action a littéralement dévissé, perdant plus de 47,8% de sa valeur dans la matinée pour finalement clôturer en baisse de 35,2% à 53 francs. Aujourd'hui, il y a des mots qui provoquent immédiatement un mouvement de panique à la Bourse. Ce d'autant plus si le communiqué de presse est sibyllin. Adecco invoque des problèmes «matériels» de faiblesse dans ses procédures de contrôle interne aux Etats-Unis et d'éventuels problèmes de comptabilité, de contrôle et de conformité dans «certains pays».

Publication des comptes dans une autre monnaie

A partir de là, tous les scénarios sont possibles, avec une gradation différente selon l'ampleur du problème. Il est difficilement imaginable que le changement de monnaie – passage du franc suisse à l'euro – en 2003 pour la publication des résultats du groupe suscite quelques soucis de taux de change. Depuis l'affaire Enron et plus récemment celle d'Ahold et Parmalat, on peut légitimement craindre que le problème comptable soit un peu plus grave, d'autant plus que le comité d'audit d'Adecco chargé de mettre en place et de vérifier tous les mécanismes comptables ne brille pas par son indépendance.

Il est présidé par le professeur Conrad Meyer, directeur de l'Institut de comptabilité et de contrôle de l'Université de Zurich, auteur d'une étude récente mandatée par la Bourse suisse sur le gouvernement d'entreprise. Fait partie également du comité d'audit, Klaus Jacobs, dont la famille est actionnaire à 16,3% du groupe. Il est accompagné d'un autre gros actionnaire, Philippe Foriel-Destezet, ex-président d'Adecco de 1996 à 2001 et propriétaire à 18,3% au travers d'Akila Finance. Andreas Schmid en est le quatrième membre et fut l'ancien patron de KJ Jacobs jusqu'en 2002. «En termes d'indépendance et de disponibilité, nous avons toujours critiqué le comité d'audit d'Adecco, assure Dominique Biedermann, directeur d'Ethos, fondation suisse d'investissement pour un développement durable. Sa mission est d'organiser toutes les procédures de contrôle comptable, tout au long de l'année et pas seulement au 31 décembre. En étant constitué de personnes ayant par ailleurs de multiples mandats d'administrateurs dans d'autres sociétés, il ne peut pas être suffisamment performant, surtout pour un groupe de la taille d'Adecco».

Même si le communiqué de presse d'Adecco n'est pas très explicite, on peut supposer que les deux principaux actionnaires n'ont pas averti la communauté financière de gaieté de cœur, sachant le coup que cela porte à leurs actions. Une enquête a été confiée à un conseiller indépendant, et Adecco, placé sous l'autorité de réglementation américaine (SEC), ne peut et ne veut pas fournir d'autres informations. Mais les autorités américaines – puisque l'entreprise fait partir des douze entreprises suisses cotées à New York – ne sont visiblement pas contentes de la présentation des comptes faits selon les normes américaines US Gap. Depuis l'entrée en vigueur de l'Acte Sarbanes-Oxley, le gendarme boursier américain, la SEC, est devenu nettement plus sévère.

Finalement, toutes les spéculations sur l'ampleur du problème d'Adecco vont continuer à circuler parmi la communauté financière, laissée dans le flou le plus total hier, jusqu'au prochain communiqué. Et ce n'est pas du côté de son réviseur Ernst & Young qu'on en apprendra davantage. Markus Bernhard, porte-parole, se refuse à commenter la nouvelle. Mais le cabinet d'audit a «hérité» d'Adecco après la disparition d'Andersen, dont c'était un important client.

Espérons que l'histoire ne se répétera pas. Rappelons qu'Adecco est né d'une fusion entre le français Ecco et le suisse Adia en 1996. Adia avait été sauvée de la faillite en 1993 par Klaus Jacobs et sa banque créditrice, Credit Suisse Group, après s'être dangereusement diversifiée, notamment dans la location d'ordinateurs.