D’ici peu, le deuxième groupe suisse de cliniques privées, Genolier Swiss Medical Network (GSMN), doit finaliser l’acquisition des deux cliniques du groupe tessinois Ars Medica. L’entité vaudoise augmentera ainsi d’un tiers son chiffre d’affaires, qui grimpera de 200 à 300 millions de francs. GSMN est présidé par le Valaisan Raymond Loretan, ancien ambassadeur, ancien secrétaire général du PDC suisse et tout nouveau président du conseil d’administration de la SSR. Un cénacle au sein duquel siège également Luigi Pedrazzini, ancien conseiller d’Etat PDC tessinois et… administrateur du groupe Ars Medica.

A l’heure où le Conseil fédéral, secoué par l’affaire Hildebrand, s’intéresse de près aux règles prévenant les conflits d’intérêts dans l’administration (LT du 27.01.2012), les relations d’affaires privées qui unissent ces deux administrateurs du groupe audiovisuel public interpellent.

Pourtant, rien n’empêche les membres du conseil d’administration de la SSR de multiplier les mandats privés, qui sont d’ailleurs détaillés dans le rapport annuel de gestion. Même si le président est rémunéré à hauteur de 147 000 francs, il «peut exercer d’autres activités dans la mesure où son engagement d’environ 50% pour la SSR n’en souffre pas» et que ses activités ne sont pas «incompatibles avec la fonction de président de la SSR», indique le porte-parole du groupe, Daniel Steiner.

Au contraire de son prédécesseur Jean-Bernard Münch, qui n’exerçait aucun autre mandat d’administrateur, Raymond Loretan les multiplie. En plus de sa présidence exécutive du groupe GSMN – qui lui a rapporté 738 000 francs en 2009 et 635 000 francs en 2010 –, il siège au conseil de la Société suisse des explosifs, à Brigue (VS) – un groupe actif dans les explosifs civils et la chimie fine – ainsi que dans celui de la cave des Vins des Chevaliers, à Salquenen (VS). Raymond Loretan est en outre toujours associé du cabinet de conseil FBLA, aux côtés de Chantal Balet, Edgar Fasel et Andrienne d’Arenberg.

Un portefeuille d’activités pour le moins chargé, que le Valaisan assure «être en train de réaménager»: «J’ai démissionné de l’Assemblée constituante genevoise, pour des raisons de conflit d’intérêts et d’agenda, ainsi que du conseil d’administration de L’Agefi, toujours pour conflit d’intérêts. J’ai également réduit mes tâches opérationnelles pour le groupe GSMN et abandonné toute activité de lobbying au niveau fédéral au sein de mon cabinet de conseil.»

En termes financiers, ce réaménagement aboutit à un jeu à somme nulle, poursuit-il: «La réduction de mes activités pour GSMN réduira également ma rémunération, au moins d’autant que ce que je gagne à la SSR.»

Grâce à cette réorganisation, le Valaisan promet que les risques de conflits d’intérêts sont nuls. Même s’il prenait à une rédaction de la SSR l’envie soudaine de traiter le dossier hospitalier, ou d’enquêter sur l’univers des cliniques privées? «Dans cette éventualité, il n’y aurait de problème que si je me mêlais de la controverse, estime-t-il. Ce que je me garderais bien de faire. Le conseil d’administration n’est pas habilité à s’ingérer dans la ligne rédactionnelle des médias de la SSR.»

Quant à la transaction entre les deux groupes de cliniques impliquant deux membres du conseil de la SSR, Raymond Loretan dissipe toute interrogation: «Luigi Pedrazzini siège ex officio au conseil d’administration de la SSR, en tant que président de la Société régionale tessinoise [Corsi]. C’est donc un pur hasard si nous sommes tous deux administrateurs de cliniques et de la SSR.»

Reste la question de fond: la présidence de la SSR est-elle compatible avec le cumul des casquettes? «A mon sens, il n’y a pas de problème, répond le conseiller national Roger Nordmann (PS/VD), membre de la Commission des télécommunications. Je ne vois aucun conflit d’intérêts, la situation de Raymond Loretan est transparente, elle était connue quand il a été élu. La seule question, c’est: «A-t-il le temps de faire tout cela?» Il semble que oui.»

Ennemie déclarée de la SSR et à l’origine d’une pétition pour diviser par deux le montant de la redevance, la conseillère nationale Natalie Rickli (UDC/ZH) est à peine plus sceptique: «La présidence de la SSR n’est pas un job à plein temps. Il est donc légitime qu’il fasse autre chose. Mais j’en appelle à sa responsabilité personnelle: les cadres d’entreprises publiques – particulièrement la SSR, financée par la redevance – doivent se concentrer sur leur mandat et ne pas se disperser.»

Seul le Schaffhousois Thomas Minder, père de l’initiative «contre les rémunérations abusives» et nouvellement élu au Conseil des Etats, répond par la négative: «Pour moi, un administrateur de la SSR ne devrait avoir aucun mandat dans d’autres conseils d’administration. Point à la ligne. Parce qu’il s’agit d’un monopole, et d’un financement public. Mais je vais certainement plus loin que beaucoup de monde sur ces questions.»