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Adopter le nationalismepour stimuler les échanges?

Jetez un coup d’œil dans votre salon. Maintenant, arpentez votre dressing puis examinez les appareils dans votre bureau. Depuis l’électronique jusqu’aux vêtements et aux canapés, avez-vous déjà réfléchi à la distance qu’avaient parcourue vos objets pour parvenir jusqu’à chez vous? Il y a de très fortes chances pour que vos objets aient transité par un gigantesque port quelque part en Asie. Les trois premiers ports de fret, en termes de volume, sont ceux de Shanghai, Singapour et Hongkong. Les autres membres du top 10 sont tous situés en Chine, à l’exception de celui de Busan, en Corée du Sud, et aux Emirats arabes unis. Pourtant, chose intéressante, des pays comme Singapour et Hongkong ne font pas partie des dix pays qui exportent ou importent le plus. Comment est-ce possible?

A cause d’importantes contraintes logistiques, certains pays parmi les plus gros exportateurs, comme la Thaïlande, l’Indonésie ou encore le Japon, exportent leurs marchandises au travers de ports plus développés avant de gérer plus particulièrement les imports et les exports locaux. En Indonésie, par exemple, la proportion de conteneurs locaux voyageant via des pays étrangers a atteint 60 à 65%.

Pour l’Indonésie en particulier, actuellement à la 22e place en termes de volume de marchandises, les choses sont en train de changer. Grâce à une situation maritime stratégique, et un volume d’import-export à la 8e place du classement mondial, l’Indonésie a le potentiel nécessaire à une place de choix dans le fret. C’est pourquoi la société portuaire indonésienne IPC a mis en place une stratégie en plusieurs étapes.

PDG de IPC depuis 2009, R. J. «Pak» Lino a rapidement fait évoluer la société nationalisée, monopoliste, vers un acteur commercial concurrentiel. L’accent a été mis sur le port de Tanjung Priok et sur ses plans d’expansion. Ce port, situé à Djakarta, est le plus grand du pays et gère plus de la moitié des biens importés et exportés d’Indonésie. La première moitié du projet d’expansion a débuté en mars 2013, et a nécessité un investissement de 2,5 milliards de dollars. En ajoutant 7 nouveaux terminaux et deux nouveaux terminaux produits, la capacité du port devrait quadrupler.

Dans le cadre de son Master Plan 2011-2025 pour l’accélération et l’expansion du développement économique indonésien (MP3EI), le gouvernement a décidé que les nouveaux terminaux prévus à New Priok seraient non pas un simple accroissement de capacité, mais un véritable port à part entière. Le gouvernement lui a accordé une concession de 70 ans pour mener à bien le projet et une provision pour l’étendre de 25 ans.

Cependant, bien que le progrès soit en marche, la culture conservatrice de l’entreprise n’a pas été facile à changer. Avec Pak Lino à sa tête, et grâce à l’amélioration de la productivité et de l’efficacité (avant la construction de nouveaux terminaux), le taux de manutention a atteint 6,21 millions d’EVP (équivalent vingt pieds) par an en 2012, contre 3,9 millions d’EVP en 2008. Ce volume a été atteint grâce à la mise en place d’un service permanent sur place, de nouveaux systèmes informatiques et d’une meilleure formation du personnel.

Fait curieux pour une entreprise qui s’est éloignée du gouvernement central, l’un de ses principaux moteurs a été le nationalisme. Ce terme a souvent une connotation négative au sein des sociétés occidentales, mais beaucoup moins dans les pays en développement comme l’Indonésie, marqués par le colonialisme européen et l’occupation japonaise pendant la guerre. Pour IPC, le «nationalisme» sous-entend servir le peuple (un concept rarement associé dans cette partie du monde avec des bureaux politiques et des privilèges).

En promouvant le nationalisme, Pak Lino a pu contourner la méfiance présente dans le monde malais (Malaisie, Brunei, parties de Singapour), où, traditionnellement, la confiance suppose des relations amicales, familiales et professionnelles.

Cette manière de diriger permet à Pak Lino de gérer les intervenants politiques et de sécuriser ses alliés au sein des médias, servant ensuite à faire pression sur le gouvernement et faciliter les travaux de modernisation et d’expansion du port. Avec le président Joko Widodo supportant publiquement le besoin de meilleures infrastructures, IPC a le soutien du pays.

Dans la gestion d’un port international, le concept de nationalisme semble fonctionner correctement. Le Ministère des finances indonésien souhaite mettre en place une politique interdisant l’utilisation du dollar au profit de la roupie pour le règlement de tous les services. Pak Lino l’a mis en garde en expliquant que cela réduirait les investissements étrangers. Bien que le nationalisme puisse stimuler le rôle d’IPC, il doit être également utile à l’échelle mondiale.

Pour les consommateurs finaux dans les magasins locaux, le fait de payer en dollars, en euros, en roupies, en livres ou en yens n’a pas d’importance.

* Professeure à l’IMD

En promouvant le nationalisme, Pak Lino a pu contournerla méfiance présente dans le monde malais