Entre le 12 septembre 1995, quand deux fils du dictateur nigérian Sani Abacha se sont présentés à un guichet du Credit Suisse pour ouvrir un compte, et avril 1998, lorsque la banque a reçu leur dernier dépôt, chaque versement a oscillé entre 5 et 10 millions de dollars. Parfois, il a pu atteindre une centaine de millions de dollars. Les versements venaient de Londres, New York, Zurich, Genève, Jersey, Salzbourg et Innsbruck. Jamais il n'y a eu de retrait et les responsables du Credit Suisse ne se sont posé de vraies questions sur le statut du titulaire du compte que le... 11 mars 1999. En octobre suivant, sur la base d'une dépêche d'agence, une enquête interne est ouverte. Et, quelques jours plus tard, le compte Abacha est annoncé au Bureau de communication pour les affaires de blanchiment à Berne. A cette époque, il se montait à 214,7 millions de dollars.

Pour le Credit Suisse, cette relation est devenue un boulet. Epinglée en septembre 2000 par le rapport «Abacha» de la Commission fédérale des banques (CFB), la banque l'est à nouveau avec la publication, dans le dernier bulletin de la CFB, du détail de la décision prise à son encontre. Certes, son nom y est caviardé. Mais des détails de l'historique de cette relation permettent d'identifier la banque et de remarquer quelques omissions relatives au rôle important des apporteurs d'affaires qui l'ont mise en rapport avec les fils Abacha (voir ci-contre). Ces détails montrent à quel point le Credit Suisse n'a respecté ni son devoir de diligence ni ses obligations de clarification d'une relation d'affaires inhabituelle.

La CFB exige d'une banque, lors de l'acceptation et de la conservation de fonds, qu'elle observe des devoirs de diligence précis. Bien sûr, elle ne doit pas accepter ou conserver des fonds d'origine criminelle, y compris ceux liés à la corruption. Elle doit donc s'être organisée pour identifier le cocontractant, déterminer l'ayant droit économique et clarifier des relations d'affaires ou des transactions inhabituelles. Si elles peuvent soupçonner que des «Politically Exposed persons», les PEP, sont en cause, elles doivent redoubler de vigilance. Surtout, «lorsque des clients privés veulent déposer des valeurs patrimoniales d'un montant considérable». Dans le cas d'espèce, la CFB n'a donc pas de mots assez durs pour décrire comment le Credit Suisse a fait peu de cas de ses devoirs d'identification de l'ayant droit économique et de clarification de la relation d'affaires.

Au moment de l'ouverture de la relation, la banque aurait ainsi pu avoir des doutes du fait de l'âge des deux frères (29 et 30 ans), dont l'un avait d'ailleurs «oublié» son passeport à l'hôtel, et du montant annoncé de 100 millions de dollars. Pour la CFB, c'étaient à l'évidence des éléments exceptionnels qui auraient dû amener la banque à refuser la relation. Par ailleurs, le conseiller à la clientèle n'a pas fait preuve d'esprit critique. Il a bien demandé d'où venaient les fonds, mais s'est contenté de la réponse qu'on lui faisait, sans exiger la production de documents qui auraient prouvé leur origine commerciale.

L'origine nigériane des clients l'a-t-il fait sourciller? «Il a été rassuré par le fait que les deux frères avaient été introduits par le client C., connu de longue date de la meilleure des façons possibles par son supérieur et son collègue de travail», note la CFB. La trop grande confiance dans cet apporteur d'affaires s'est certes plus tard révélée mal placée. Mais, sur le coup, elle a incité le conseiller à la clientèle et son supérieur à ne pas exiger d'explications des deux frères. Or, estime l'autorité de surveillance, «d'expérience, il est plus facile de refuser une relation que de la clore une fois qu'elle a été ouverte» et, «il ne suffit pas de remettre toujours à plus tard les explications nécessaires».

Or, il s'est trouvé ensuite de nombreuses opportunités de discuter de la relation avec ces clients. Ainsi, lorsque le 10 juin 1996, le conseiller à la clientèle du Credit Suisse leur a indiqué par téléphone que le volume des entrées «justifiait des explications plus précises». Ou, quand l'apporteur d'affaires a indiqué à la banque que leur père était une personnalité influente au Nigeria enrichie par le négoce de sucre, de soie ou de métal. Ou encore quand, début 1998, un chef de service du Credit Suisse a constaté que les versements étaient bien plus élevés que prévu. Le Credit Suisse semble donc s'être accommodé d'explications lacunaires et de ce que les fonds venaient de banques renommées. Mais, pour la CFB, même cela n'est pas «un motif suffisant pour penser que des fonds ne sont pas d'origine criminelle».