Economie

Affaire de spécialistes, la recherche en personnel fait aujourd'hui tache d'huile

Ressources humaines. Faute de moyens et de temps pour s'en charger, les entreprises sous-traitent aussi pour trouver la perle rare. Preuve en est l'explosion du nombre des agences spécialisées dans le placement de personnel à qui incombe la «corvée» du recrutement

Autrefois prérogative d'un chef du personnel, l'embauche d'un ingénieur ou d'un comptable fait appel aujourd'hui à des exigences plus pointues. Lorsque des entreprises se restructurent ou fusionnent, il arrive qu'elles licencient ceux qu'elles estiment les moins performants pour réembaucher du personnel de pointe. L'opération se fait quasi simultanément. Mais ces firmes n'ont pas toujours la patience et le savoir nécessaires pour dénicher l'oiseau rare. Du coup, elles sont de plus en nombreuses à déléguer la «corvée» du recrutement à des maisons spécialisées dans les ressources humaines, dont le nombre a explosé ces dernières années. Plus de 30% des annonces d'emploi publiées dans les journaux émanent de ces offices. Les grands groupes financiers ou industriels ne sont d'ailleurs pas les seuls à recourir à leurs services. Les PME n'ont en effet pas toujours les structures appropriées pour traiter tous les dossiers de candidature. Comme l'explique Françoise Boillat, conseillère en placement à Lausanne: «La recherche d'un collaborateur coûte du temps et de l'argent. Une petite annonce portant, par exemple, sur la recherche d'une secrétaire bilingue génère 300 réponses. Le petit patron croulerait rapidement sous les dossiers, si nous n'effectuions pas à sa place la procédure de sélection des candidats.»

Mais la mission de ces bureaux de placement ne se limite pas à trouver la personne idoine. Les candidats reçoivent notamment de précieux tuyaux sur la manière de s'habiller ou d'aborder un entretien. «Ils ont beau être doués, ils ne savent pas toujours se vendre, commente Karim Sanine, conseiller en personnel auprès de Védior Bisinformatique à Genève. Forts de notre connaissance des entreprises de la région, nous pouvons mieux aiguiller le postulant vers un environnement professionnel en phase avec sa personnalité. On ne travaille pas de la même manière dans une banque privée que dans une PME d'Internet. En s'adressant directement à nous, les chercheurs d'emploi gagnent également du temps. Dans des domaines en forte croissance comme les télécommunications, nous avons carrément trois postes à pourvoir pour une seule demande.» Les sociétés apprécient aussi les services de ces agences pour des raisons de discrétion. Lorsqu'une banque envisage de se séparer d'un collaborateur, elle évite de passer par son service des ressources humaines, les risques de fuite étant trop grands, avec toutes les conséquences désagréables sur l'atmosphère de l'entreprise. C'est donc souvent le chef du département qui négocie dans le plus grand secret l'arrivée du nouveau collaborateur. Ces conseillers en placement sont des tombes. Ils ne voient rien, n'entendent rien et recueillent sous le sceau de la confidence la liste des personnes menacées par la restructuration de leur groupe. Un consultant comme Karim Sanine passe en moyenne quatre heures par jour au téléphone, à cerner les besoins de ses clients, à dénicher les nouveaux talents et à les auditionner le reste de la journée.

«C'est un secteur délicat, estime Chantal Amstutz, directrice du cabinet lausannois Asserma, les entreprises n'apprécient pas de voir leurs besoins connus à l'extérieur.» Pour convaincre ses interlocuteurs, ce chasseur de têtes – surtout ne pas féminiser son titre, elle en a une sainte horreur – dispose d'un fichier d'une centaine de candidatures, dont une bonne moitié sont des femmes et des cadres supérieurs dont le salaire annuel débute à 150 000 francs. Son terrain de chasse favori reste la finance. Pour débusquer le «mouton à cinq pattes», elle utilise tout un réseau de communication: le «tam-tam» professionnel, ses contacts personnels et même ses anciens professeurs à HEC. Les prestations de ces bureaux se rémunèrent à la commission. Entre 12 et 20% en moyenne du salaire annuel du collaborateur à la signature du contrat. Les chasseurs de têtes qui tiennent le haut du pavé prélèvent bien davantage. Les clients passent deux fois à la caisse, d'abord en défrayant une somme estimée en moyenne à 40 000 francs pour la recherche d'une grosse pointure et enfin une commission équivalant à 45% du salaire annuel lors de l'engagement final. Mais ce montant est une paille pour la multinationale en quête de la perle. La rémunération de ces hauts cadres varie entre 200 000 et 300 000 francs annuels. Ces gratifications ont donc fini par susciter de nombreuses vocations dans le secteur. L'Union suisse des services de l'emploi (USSE) – qui est en réalité l'organisation faîtière des agences de placement – recensait 3091 membres en septembre dernier contre 2775 en janvier de la même année. Il suffit d'une inscription au Registre de commerce et d'une autorisation cantonale de l'emploi pour ouvrir son affaire. La formation de conseiller en personnel s'effectue sur le tas. On y trouve, entre autres, des informaticiens, des psychologues et des employés de commerce. «Une sévère concurrence s'est installée dans la branche au point d'altérer le niveau de la profession, constate pourtant Elis Léo-Dupont, psychologue et directrice du Centre Dupont à La Tour-de-Peilz. Certes l'économie remonte la pente, mais faute de débouchés sur le marché de l'emploi, certains s'investissent hâtivement dans ce créneau. Notre corporation a pour tâche essentielle de décrypter les aptitudes des postulants et pas seulement de proposer au client une palette de compétences.» Des propos qui rejoignent l'avis d'un client cette fois-ci. La société d'information financière en temps réel, NewsEdge Corporation, a essuyé les plâtres auprès de plusieurs chasseurs de têtes. Cette société américaine récemment implantée à Genève cherche désespérément un «Senior Area Manager», en somme un supercommercial pour doper la vente de ses services. Montant du salaire annuel: 180 000 francs. «Je suis déçu par leurs prestations, avoue Thierry Mossé, directeur régional. Au lieu de filtrer les candidatures pour me présenter uniquement les meilleurs profils, j'ai été bombardé d'une cinquantaine de dossiers parfois sans rapport avec le poste commercial. Cela dit, je suis toujours à la recherche d'une structure externe qui me déchargerait entièrement de la gestion des ressources humaines: licenciements, recrutements, contrats de travail, suivi des salaires.» A leur décharge, ces as du recrutement sont en réalité le baromètre des nouveaux débouchés professionnels. C'est notamment vrai pour l'industrie horlogère suisse, qui avait coutume de travailler en vase clos. Elle a su prendre un nouveau départ, sur les recommandations de chasseurs de têtes qui préconisaient l'ouverture de la branche à des forces externes. Sur un marché en perpétuelle mutation, ces chasseurs sont là pour déceler, voire anticiper les nouvelles tendances. Ainsi dans l'informatique, les spécialistes en base de données relationnelles sont très prisés. Dans la finance, les chefs d'inspectorat en milieu bancaire ont la cote. Et dans l'industrie, les ingénieurs chimiques se font carrément débaucher par la concurrence. Ces derniers mois, l'intérêt de la corporation se porte sur les métiers de la communication.

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