Ne vous mettez pas en travers de la Fed: «Don't fight the Fed.» Ce conseil aux investisseurs est un des classiques des stratèges américains. Aujourd'hui il aurait valeur d'incitation à l'achat d'actions, attendu que la banque centrale américaine vient d'initier un cycle de baisse des taux d'intérêt. Or il est historiquement prouvé que le facteur des taux est deux fois plus puissant que celui des bénéfices pour propulser les indices boursiers vers de nouveaux sommets. Dont acte: la planète financière attend du grand argentier qu'il réitère sa généreuse baisse des taux directeurs mercredi prochain, un geste qu'il aurait préalablement justifié jeudi dernier en déclarant que l'économie américaine traversait une phase de croissance zéro. Et pourtant, Alan Greenspan aurait au moins deux raisons de rester en deçà des attentes des marchés. Il s'agit d'une part d'éviter que les marchés commencent à douter sérieusement de la thèse de l'atterrissage en douceur. Une panique des marchés financiers ne ferait qu'accréditer davantage le danger d'une récession, un cercle vicieux dans lequel la Fed ne voudrait certainement pas rentrer. D'autre part et surtout, le patron de la Fed se doit de corriger le portrait de «spéculateur» que lui ont tiré bons nombres d'observateurs, dont le magazine The Economist. Ces observateurs n'ont pas oublié qu'Alan Greenspan avait décrété en 1996 que les investisseurs à la Bourse américaine étaient probablement frappés «d'exubérance irrationnelle». Du fait que les indices boursiers ont pratiquement doublé depuis cette date, serait-il plus opportun de parler aujourd'hui de «folie douce»? Mais alors comment concilier cette vision avec la décision précipitée de baisser les taux à plusieurs reprises lors de la crise financière de 1998? A mon sens, la recommandation de ne pas lutter contre la Fed s'applique aux phases de hausse des taux d'intérêt, et non pas de baisse. Ou alors, il faudrait stipuler dans les statuts des banques centrales que leur rôle est de soutenir les marchés financiers lorsqu'ils en ont besoin. La Banque centrale du Japon (BoJ) vient de faire une malheureuse déclaration en ce sens. Son gouverneur, Marasu Hayami, a estimé que «faire des efforts pour stabiliser le secteur financier est une fonction naturelle de la BoJ». Que le premier ministre, Yoshiro Mori, s'inquiète du niveau du Nikkei au point qu'il se déclare prêt à puiser dans l'épargne de la poste pour doper la Bourse, passe encore. Mais que la BoJ donne l'impression aux marchés qu'elle est prête à agir dans ce sens, voilà qui ne va pas faire remonter la confiance des investisseurs étrangers. La flambée boursière qui a suivi les premières déclarations de Hayami a d'ailleurs fait long feu, et le gouverneur est revenu sur ses propos, déclarant qu'il ne fallait pas compter sur un retour à la politique des taux zéros. Si les taux intéressent aujourd'hui les stratèges de la finance bien plus que les bénéfices des entreprises, ceux-ci ne manquent de retenir leur attention dans le secteur de la technologie, surtout lorsqu'ils vont à contre-courant de la morosité ambiante. La société israélienne «Check Point Software» vient d'annoncer une croissance explosive de ses ventes et de ses bénéfices. Coté sur le Nasdaq, ce leader mondial de la sécurité sur Internet passe pour être l'entreprise Internet la plus rentable du monde, avec ses marges bénéficiaires de plus de 50%. Evaluée à plus de 100 fois les bénéfices, cette société a connu un parcours boursier aussi spectaculaire que Kudelski ces deux dernières années, et l'avenir s'annonce prometteur. Comme quoi, ce n'est pas toujours aux soldes que l'on fait les meilleures affaires.

* Conseiller économique, UBP, mgi@ubp.ch