Ce ne sera pas un poisson d'avril! Le 1er avril 2002, après d'ultimes étapes administratives, les Accords bilatéraux entre la Suisse et l'UE devraient enfin entrer en vigueur. Mais d'autres négociations, celles des «bilatérales II», auront alors déjà commencé. Et trois des dix objets qu'elles concernent sont essentiels pour la place financière car ils engagent ouvertement la Suisse dans des discussions sur le secret bancaire. Pour négocier sur la fiscalité des revenus de l'épargne, la fraude douanière ou les Accords de Schengen et de Dublin, l'Europe n'exige pas sa suppression. Cette ingérence dans l'ordre juridique suisse où est ancrée la notion de secret bancaire serait inacceptable. Mais, confirmé dans ses convictions par les attentats du 11 septembre, Bruxelles veut imposer sa vision de l'échange d'informations entre autorités pénales et fiscales, dont les effets mènent à un abandon formel du secret bancaire.

Concrètement, la Suisse affronte un réel problème: intégrer l'Europe ou défendre sa place financière via une de ses valeurs institutionnelles, le secret bancaire. Or, et c'est un paradoxe mal compris à l'étranger, celui-ci est vu ici comme l'expression du secret professionnel du banquier et celle de la protection de la sphère privée financière individuelle. C'est cette valeur que, toutes opinions politiques confondues, la majorité des Suisses (82% selon le dernier sondage de l'ASB) plébiscitent. Pour eux, le secret bancaire est un garde-fou permettant à chacun de préserver un espace de liberté financière. Dans la limite, bien sûr, de ses responsabilités fiscales vis-à-vis de l'Etat. S'il ne doit pas disparaître, les Suisses ne cautionnent pas pour autant son utilisation abusive par la criminalité organisée et acceptent que cela soit sévèrement réprimé.

Mais l'idée d'un échange généralisé d'informations, dont Bruxelles veut que la Suisse accepte le principe, est l'antithèse de cette conception. Conscientes de cela, les autorités suisses répètent à l'envi que «le secret bancaire n'est pas négociable». Or, les signes se multiplient montrant qu'on veut faire évoluer cette valeur formalisée dans la loi et la remplacer par la notion, à géométrie bien plus variable, de la protection de la sphère privée financière. Ce qui pourrait être dangereux pour les libertés de chacun: qui peut en effet dire où sont exactement les limites de cette sphère?

Dans ce contexte assez flou, il ne suffit pas de suivre les négociations entre Berne et Bruxelles. Il faut aussi sans cesse rappeler aux Suisses que la protection de la sphère privée financière par un secret bancaire formel n'a pas seulement un contenu moral. La crédibilité de l'industrie financière suisse repose aussi sur cette base. Une industrie qui emploie 125 000 personnes et représente une part très substantielle de la valeur ajoutée du PIB suisse. Or, si, face à Bruxelles, Berne ne se sent pas épaulé par une opinion publique intérieure soudée, il risque de faire des arbitrages politiques. Et de lâcher le secret bancaire pour s'arrimer à l'Europe!

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