Drôle de manière que celle choisie ce mois-ci par les marchés financiers pour célébrer les dix ans de croissance ininterrompue de l'économie américaine. L'indice boursier des 500 plus grosses sociétés américaines a salué ce record par une entrée officielle dans un «bearmarket», marqué par une baisse de plus de 20% par rapport à son niveau record, atteint le 24 mars 2000 (notons au passage que si cette dégringolade avait eu lieu en quelques jours seulement, comme en 1987, on aurait parlé d'un «krach»). L'indice Nasdaq a célébré, quant à lui, une année de baisse en affichant –60% par rapport à son pic du 10 mars de l'année dernière.

En février dernier, il a été beaucoup question de la forme supposée qu'aurait la reprise au cours du deuxième semestre: allait-elle être en «U» ou en «V»? Aujourd'hui, on parle plutôt d'un «L», une référence aux dix ans d'encéphalogramme des plus plats de l'économie japonaise. Pire, les marchés se posent carrément la question d'une récession mondiale, une sorte de «M» qui prendrait forme aux Etats-Unis et au Japon, avant de venir frapper l'Europe. Encore faut-il s'entendre sur les termes utilisés. Pour les Américains, une baisse sur deux trimestres consécutifs du produit intérieur brut est synonyme de récession. Un peu court comme définition, surtout lorsqu'on sait que la comparaison se fait d'un trimestre à l'autre. En Europe, c'est le trimestre de l'année précédente qui est utilisé comme base comparative, à juste titre me semble-t-il. Imaginons en effet le cas de figure suivant, fort probable au demeurant: les deux premiers trimestres de cette année s'inscrivent en baisse de 0,3% par rapport au trimestre précédent. Nous célébrerions dès lors l'entrée officielle en récession de la plus grande économie du monde le 27 juillet prochain, date de la publication du produit intérieur brut au deuxième trimestre. Il n'y aurait pourtant pas vraiment de raison de s'inquiéter, puisque d'après les normes européennes, la croissance pour ce premier semestre serait positive. Ce n'est que si cette dernière mesure devenait négative à deux reprises qu'il serait légitime de parler de récession, un danger qui paraît faible pour l'instant. La baisse conjointe des taux d'intérêt, des impôts et du prix du pétrole devrait nous éviter une récession… à l'européenne, bien plus douloureuse que sa version outre-Atlantique.

De passage en Suisse récemment, le ministre allemand des Finances, Hans Eichel, a souligné le danger des prévisions alarmistes de certains économistes influents de son pays qui avaient eu l'outrecuidance de publier des estimations du produit national pour cette année largement en deçà de ses propres chiffres. Se pourrait-il que la confiance des consommateurs soit liée au nombre de fois qu'apparaît le mot en «R» dans les médias? Si oui, cette influence ne vaut pas uniquement pour la récession, mais également pour le simple ralentissement, voire la reprise. Et à Francfort, il est un acteur de taille qui reste imperturbable face au danger de récession: la Banque centrale européenne, qui persiste à voir des dangers de surchauffe là où il n'est question que de refroidissement.