L’interview de Jürgen Thumann

«Affronter la concurrence chinoise, c’est le défi européen»

Jürgen Thumann préside la confédération européenne des entreprises, BusinessEurope. L’Allemand défend l’euro, et appelle l’Union européenne à cesser ses querelles internes

Principal porte-parole du ­patro­nat européen depuis la mi-2009, réputé proche de l’actuel gouvernement allemand, Jürgen Thumann défend comme la chancelière Angela Merkel une Europe de la compétitivité fière de ses entreprises. Avec une nuance toutefois: sa défense, pour ­l’Europe du Sud en crise, d’un ambitieux plan d’investissement européen, type plan Mar­shall.

Le Temps: Vous êtes un entrepreneur. Vous êtes Allemand. Etes-vous inquiet des manifestations à répétition dans les pays de la zone euro touchés par la crise, et des accès de colère contre l’austérité dictée par Berlin?

Jürgen Thumann: Nous devons accepter cette mobilisation sociale et la prendre en compte. Le rôle des syndicats et le droit de grève font partie de notre système démocratique européen. Ce qui m’inquiète davantage est l’interprétation erronée de ces mouvements sociaux, et leur tournure de plus en plus anti-européenne. La colère des employés licenciés est légitime, compréhensible, mais elle ne reflète pas nécessairement l’opinion de la majorité des populations, et elle est parfois ­manipulée. S’en prendre à l’UE, attaquer ou dénoncer le grand dessein communautaire que nos pays partagent depuis plus de cinquante ans… Oui, cela ­m’inquiète. Je ne nie pas la dureté des programmes d’austérité mis en œuvre dans les pays de l’Europe du Sud. Mais nos ­dirigeants politiques doivent faire front ensemble: les solutions à la crise que traverse la zone euro ne peuvent être qu’européennes.

– Sauf que l’euro, dans ces pays en crise, est perçu par beaucoup d’entreprises comme un obstacle à leur compétitivité…

– Il est maintenant clair pour tout le monde que certains pays de l’Union européenne ont rejoint trop tôt la zone euro et que, pour eux et vu la structure de leur économie, l’adoption de la monnaie unique était prématurée. Mais ce n’est qu’une partie de la réalité et cela appartient à l’histoire. Cela ne nous aide pas beaucoup à prendre nos décisions de tous les jours. Nous devons impérativement regarder devant nous. Or quel est notre défi? Garantir la stabilité et la solidité de la zone euro, en prenant garde de ne pas ouvrir le débat sur son éventuelle recomposition, via l’exclusion de l’un ou l’autre de ses membres. Nous avons tous compris ce qui a raté. Nous savons ce qui n’a pas fonctionné: le contrôle insuffisant des budgets nationaux, la divergence des économies, le manque de coordination… Il faut aussi toujours rappeler aux pays en crise, à commencer par la Grèce et le Portugal, qu’ils ont grandement profité de l’euro et des faibles taux d’intérêt qui ont accompagné son lancement. La vérité est que nous avons fait collectivement des erreurs. Il faut d’abord le reconnaître. Puis y remédier. Ensemble.

– BusinessEurope défend les in­­té­rêts des entreprises européennes. L’euro n’est-il pas un problème que personne n’ose regarder en face?

– Non! J’estime au contraire que l’introduction de la monnaie unique a permis d’améliorer la compétitivité dans la plupart des pays qui l’ont adoptée. L’augmentation énorme du commerce intracommunautaire a été, ne l’oublions pas, un gain colossal, dont les consommateurs ont grandement profité. Il faut arrêter de voir dans l’euro un coupable. Regardons la réalité: l’UE, prise dans son intégralité, demeure très compétitive! Je le constate à chaque fois que je voyage pour le compte de ma société. Les entreprises européennes qui ont fait leur travail, misant sur l’innovation, font aujourd’hui partie de l’avant-garde mondiale. Notre objectif doit être de hisser le niveau de compétitivité général du continent, pas de rechercher des moyens d’y échapper.

– On reproche à l’Allemagne de faire rimer compétitivité et ex­por­tation, en particulier vers l’Asie. Ce reproche est-il justifié?

– J’assume la position allemande. Elle est la bonne. Pouvons-nous demeurer compétitifs au niveau mondial? Voilà la question centrale que l’Europe, et les entrepreneurs européens, doit se poser. La relative bonne santé économique de pays comme l’Autriche, les Pays-Bas ou l’Allemagne est la conséquence d’une bonne politique industrielle, tournée vers l’exportation. Devons-nous affronter la concurrence chinoise? Oui. C’est le défi européen. Il n’y a pas d’autres alternatives. Et, lorsqu’on regarde les faits, nous avons de bonnes raisons d’être confiants. Mettons de côté les volumes d’échanges, liés à l’énorme marché intérieur chinois, et les produits à bas coût de main-d’œuvre… pour lesquels la Chine n’est d’ailleurs plus aussi attractive qu’avant. Observons ce qui se passe pour les produits plus «haut de gamme»: nous pouvons regagner du terrain face à la Chine. Notre industrie européenne n’est pas vouée à l’échec.

– Les entreprises européennes peuvent vendre certains types de produits aux Chinois. Elles peuvent même leur damer le pion sur les marchés internationaux. Mais relocaliser des industries en Europe, opérer un «redressement productif» comme l’espère le gouvernement français, n’est-ce pas utopique?

– Vous serez peut-être surpris, mais je crois au «redressement productif». Ma réponse à votre question est un oui franc… dans certains secteurs. L’évolution du marché de l’emploi des travailleurs qualifiés et des cadres, en Chine, est très révélatrice. Les entreprises européennes installées là-bas doivent aujourd’hui, pour espérer conserver leur personnel de qualité, payer des salaires toujours plus élevés. Sans garantie de pérennité aucune. Chacun débauche les meilleurs employés, les meilleurs ingénieurs de son rival. Le marché du travail chinois, pour ces catégories d’employés, est un casse-tête pour les employeurs. Moralité: les compagnies européennes présentes dans le secteur de la haute technologie ont de plus en plus de raisons de rester en Europe. Il faut s’interroger. Il faut réfléchir. Est-il pertinent, aujour­d’hui, de continuer à délocaliser? Les entreprises ne courent-elles pas plus de risques? Peuvent-elles les supporter? Il faut différencier les types d’industries en fonction du prix des produits et du type de processus industriel. Exporter en Chine et continuer de produire en Europe, lorsque les procédés sont à forte valeur ajoutée, c’est possible.

– Problème majeur toutefois: ce type d’entreprise à forte valeur ajoutée ne se trouve pas dans le sud de l’Europe touché de plein fouet par la crise…

– Je ne suis pas d’accord. Vous trouvez ce type de société en très grand nombre dans le nord de l’Italie ou dans le nord-est de l’Espagne. Je reconnais bien sûr qu’il y en a beaucoup moins au Portugal, ou en Grèce. Alors saisissons le problème à bras-le-corps. Posons-nous les bonnes questions. L’éducation de la main-d’œuvre par exemple? Pourquoi ne pas créer, dans ces pays, des filières d’apprentissage qui ont plutôt bien marché en Allemagne, en Autriche ou en Suisse?

Osons aussi parler d’un grand programme d’investissement, d’une sorte de plan Mar­shall pour le sud sinistré de l’Europe. Je suis convaincu que sans ce type de levier, sans un énorme apport de capitaux, nous ne pourrons pas créer des emplois dans ces pays. Cela passe sans doute par de nouvelles infrastructures, mais beaucoup mieux ciblées. Je pense au tourisme, qui est une mine. Je suis, dans ce contexte, très inquiet des querelles entre chefs d’Etat ou de gouvernement au sujet du projet de budget européen 2014-2020. L’UE a besoin d’un budget pour agir et faire la différence. Le nier, c’est faire preuve d’aveuglement.

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