Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Agnès Petit: «Je me souviens très bien de cette phrase d’un supérieur hiérarchique: «Pourquoi tu veux faire un MBA? Tu es une femme, tu devrais rester à la maison et t’occuper de tes enfants».
© Pierre-Yves Massot / realeyes.ch

Construction

Agnès Petit, une volonté en béton armé

Agnès Petit a gagné le Prix Isabelle Musy, attribué à une femme entrepreneur hors norme. Elle vient de lancer une start-up active dans l’impression 3D de béton

Imaginez que vous soyez face à un CV totalement anonyme. Vous y lisez, dans la partie «formation», l’obtention d’un diplôme en géologie minière. Le parcours professionnel de cette personne? Creabeton Matériaux, Holcim et auparavant un passage à l’EPFZ pour l’obtention d’un doctorat dans le département de cosmochimie. Aucun doute, vous êtes face à un homme.

Non, c’est à une toute jeune quadragénaire, Agnès Petit, qu’appartient le CV que nous venons de résumer, en trois lignes, de manière beaucoup trop succincte. Non seulement cette battante mène une carrière rare dans des milieux typiquement masculins. Mais en plus elle vient de lancer sa start-up, Mobbot, spécialisée dans l’impression en 3D de structures en béton.

Parcours atypique

Agnès Petit, nous l’avions d’abord rencontrée début avril, sur le site de l’EPFL, dans le cadre du Prix Isabelle Musy visant à donner un coup de pouce – sous la forme de 50 000 francs –, à une femme entrepreneur en science et technologie. Désignée gagnante ce mercredi 2 mai parmi une dizaine de finalistes, cette Vaudoise établie à Villars-sur-Glâne nous demande vendredi dernier de se parler à 8h15 plutôt qu’à 8h00, car «je dois emmener mes enfants à l’école et à la crèche», nous écrit-elle. Cette mère de deux petits de 4 et 6 ans en est bien consciente, son parcours de femme dans un univers d’hommes est atypique. «La construction, c’est un domaine… très masculin, raconte-t-elle. Dans la recherche sur les matériaux, il y a autant de femmes que d’hommes. Mais sur les chantiers, j’étais l’une des seules.»

Lire aussi: Un prix pour promouvoir les entrepreneuses dans les sciences

«Et il faut sans cesse en savoir plus que les hommes, j’étais «challengée» tout le temps, je devais être une véritable encyclopédie car on ne pardonne rien, absolument rien, aux femmes dans ce milieu.» Durant quatre ans, Agnès Petit sera consultante interne pour le géant Holcim. «Parfois, j’apprenais le vendredi que je devais partir le lundi pour le Bangladesh ou l’Inde, pour des missions de plusieurs semaines. C’était un peu militaire mais incroyablement formateur. Et une fois, je suis rentrée d’Inde juste 48 heures avant mon mariage…»

«Tu devrais rester à la maison»

Ensuite, Agnès Petit entre chez Creabeton Matériaux, où elle deviendra membre de la direction en 2015 – «je sais très bien que si j’avais été un homme, je serais entrée au conseil de direction deux ans plus tôt. Mais je n’abandonne pas et cela m’a permis de forger mon caractère.»

En parallèle à son travail, Agnès Petit songe alors à faire un MBA. «Je me souviens très bien de cette phrase d’un supérieur hiérarchique: «Pourquoi tu veux faire cela? Tu es une femme, tu devrais rester à la maison et t’occuper de tes enfants.» Mais l'ingénieure en avait vu d’autres. «Bien sûr, ce genre de remarque touche sur le moment. Mais il était exclu pour moi d’abandonner ma carrière. Je suis une passionnée et je voulais poursuivre sur ma lancée.»

«Les choses n’avançaient pas assez vite»

En 2017, Agnès Petit se rend compte que «les choses n’avançaient pas aussi vite. Il est difficile, dans une grande société, de lancer des innovations de rupture. Je me suis dit qu’à bientôt 40 ans, il était temps pour moi de lancer ma propre société.» Elle crée alors Mobbot, qui vise à rendre accessible la fabrication numérique et l’impression 3D de pièces en béton pour les entreprises de construction, avec notamment pour but de raccourcir la durée des chantiers et les nuisances qui y sont associées. «Je sais très bien que cette voie est risquée et que l’échec est tout à fait possible, mais cela ne me fait pas peur. Ce qui m’intéresse surtout, c’est le chemin, le parcours à accomplir. J’ai suivi des cours d’entrepreneuriat, je me suis beaucoup documentée et je m’investis totalement dans mon projet.»

Là aussi, Agnès Petit entend des remarques liées à son sexe. «Les investisseurs potentiels que je rencontre me disent souvent qu’ils apprécient qu’il y ait deux cofondateurs, dont un homme… L’un d’eux m’a dit aussi qu’il préférait miser sur des start-up lancées par des femmes, car elles ont un taux de succès plus important. Il faut donc jouer de ses atouts, cela ne me dérange pas plus que cela.»

Tests trois fois par semaine

Aujourd’hui, Agnès Petit, qui a rassemblé 250 000 francs pour les débuts de Mobbot – dont les 50 000 francs du Prix Isabelle Musy –, cherche rapidement 200 000 francs pour lancer ses activités. «Gagner ce prix est un formidable coup de pouce financier, mais aussi une reconnaissance du travail accompli. Aujourd’hui, nous effectuons des tests trois fois par semaine, je rencontre beaucoup de partenaires financiers potentiels, le travail administratif est important et déborde parfois sur les soirées et les nuits… Mais paradoxalement, je vois mes enfants et mon mari plus qu’auparavant, car je suis moins souvent en déplacement», sourit-elle.

L’entrepreneuse a tout de même dû mettre sa passion pour l’aviation – elle dispose d’un brevet de pilote – et l’astronomie de côté. «Mais je compte bien m’y intéresser de nouveau dès que j’aurai du temps.»


Profil

1978 Naissance à Plock en Pologne.

2003 Diplôme en géologie minière à l’Université de Lausanne.

2006 Doctorat sur l’origine et la formation des planètes du Système solaire à l’EPFZ.

2007-2011 Consultante interne en innovation chez Holcim Group Support Ltd.

2011-2017 Plusieurs postes, dont celui de membre de la direction, chez Creabeton Matériaux.

2018 Création de Mobbot.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo economie

«Nous tirons parti de la lumière pour améliorer le bien-être des gens»

Candidate au prix SUD de la start-up durable organisé par «Le Temps», la société Oculight est une spin-off de l’EPFL qui propose des aides à la décision dans l’architecture et la construction, aménagement des façades, ouvertures en toitures, choix du mobilier, aménagement des pièces, pour une utilisation intelligente de la lumière naturelle. Interview de sa cofondatrice Marilyne Andersen

«Nous tirons parti de la lumière pour améliorer le bien-être des gens»

n/a
© Gabioud Simon (gam)