Dans le ciel européen, le ras-le-bol est général. Les retards des avions ne cessent de se multiplier, empoisonnant la vie des voyageurs et engendrant des surcoûts très importants pour les compagnies aériennes. Les spécialistes attribuent ces retards à plusieurs facteurs: la croissance du trafic due à la libéralisation de l'aviation commerciale; le conflit au Kosovo; et surtout le morcellement et l'inadaptation du contrôle aérien en Europe. Au cœur du débat, les contrôleurs aériens, autrement dit les aiguilleurs du ciel, sont mis en cause par les compagnies aériennes en raison de leur «inefficacité». Particulièrement attaqués, les contrôleurs suisses se rebiffent et lancent une mise en garde: le point de rupture est proche. Les syndicats européens se concertent: une grève générale sur tout le continent n'est plus à exclure.

Les propos de Paul Maximilian Müller, directeur général de Swisscontrol (la société de contrôle aérien suisse), dans une interview accordée au Temps le 16 juillet, ont suscité des réactions virulentes au sein de l'entreprise. Le patron du contrôle aérien y affirmait notamment que ses employés manquent en général de motivation, par manque de concurrence. Il faut donc non seulement privatiser Swisscontrol, mais la soumettre à la compétition d'autres entreprises de contrôle aérien pour obliger le personnel à sortir de sa mentalité de fonctionnaire, dit en substance P. M. Müller. Une assertion qui fait bondir Philippe Burkart, président de Skycontrol, le syndicat des contrôleurs aériens (200 membres): «La gestion de Swisscontrol est désastreuse. Paul Maximilian Müller a mené sa transformation sans respect aucun pour sa mission de service public, sans autre stratégie que le profit immédiat et dans le mépris du personnel.»

Pour le représentant des contrôleurs aériens, la démotivation du personnel provient de coupes salariales que les aiguilleurs du ciel ont pu refuser, contrairement à d'autres personnels de l'entreprise. «Les violations de contrats individuels et collectifs ont été récurrentes», poursuit-il. A cause de la pression sur les coûts exercée par SAirGroup, dont les dirigeants siègent au conseil de Swisscontrol – et dont est issu P. M. Müller –, Swisscontrol a réduit son personnel et gelé des opérations d'adaptation technique, disent en substance les syndicats. Résultat: «L'entreprise est dans un triste état», constate Philippe Burkart.

Le président de Skycontrol s'en prend d'abord au système de contrôle ADAPT, présenté par la direction comme l'avant-garde technologique, qu'il qualifie de «totalement dépassé: nous n'arrivons pas à couvrir de nouveaux secteurs. Ce système ne fonctionne qu'à 20% de ce qu'il devait donner.» Il manque 60 à 70 contrôleurs – le déficit atteint 2000 aiguilleurs du ciel en Europe – pour maîtriser l'augmentation du trafic. Contrairement à ce qu'affirme la direction, seuls quelques nouveaux arrivent en fin de formation. «Il n'y a jamais eu si peu de licences accordées, affirme Philippe Burkart. Et le plus grave, c'est que 40% des contrôleurs suisses partent à la retraite dans les cinq ans à venir!» Pour pallier aux «trous», les contrôleurs ont négocié un système qui les paie en échange des jours de congé auxquels ils renoncent. Faute de temps et de moyens, toute formation continue a été stoppée au début de l'an.

L'abandon du centre binational franco-suisse – bloqué par la France pour des motifs de politique interne – n'a pas aidé. «Chacun cherche à faire son petit système dans son coin, ajoute Philippe Burkart. Mais ce n'est pas une excuse pour M. Müller, puisqu'il fallait aussi plus de personnel suisse.»

Davantage encore que les problèmes internes à l'entreprise, ce sont les accusations portées par les compagnies aériennes contre les contrôleurs qui insupportent les aiguilleurs du ciel. «C'est leur politique qui est appliquée. Ce sont elles qui ont voulu le démantèlement de nos structures, en exigeant une baisse continue de la redevance qu'elles paient pour nos services, tonne Philippe Burkart. Aujourd'hui, elles se plaignent que les retards leur coûtent davantage que les redevances, c'est le comble!» Les contrôleurs aériens sont conscients qu'un changement profond est nécessaire. Mais ils estiment que les compagnies aériennes, en multipliant leur offre sans concertation avec les autorités de surveillance du ciel européen, alimentent le chaos actuel. «Nous sommes les gardiens de la sécurité, nous nous donnons plus que de raison pour que des millions de passagers volent sans accident en Europe, dit un contrôleur. Et, pour seul salaire, nous recevons les insultes des compagnies. Cela suffit!» Philippe Burkart prévient: «Puisque nos patrons ne font rien, nous examinons les possibilités que nous avons de redresser la situation nous-mêmes. Nous avons des contacts avec les syndicats de toute l'Europe.» Une grève continentale est-elle possible? «Ce serait la mesure la plus extrême», se contente de répondre l'aiguilleur du ciel.