En marge de la cérémonie du Grand Prix de l’horlogerie de Genève (GPHG), dont il était l’invité jeudi soir, le Conseiller fédéral fribourgeois s’est étendu sur son rapport à l’horlogerie et sur les défis de la gestion suisse de l’immigration. Le Ministre socialiste salue aussi l’esprit de collégialité de la future ex-conseillère fédérale, Eveline Widmer-Schlumpf.

Le Temps: Quel rapport personnel avez-vous avec les montres?

Alain Berset: J’aime les montres, mais je ne suis pas un grand connaisseur. Comme tout le monde, j’en ai reçu une à ma première communion...J’en porte toujours une, aujourd'hui une Maurice Lacroix, et j’essaie, autant que possible, d’être à l’heure.

–Et avec les horlogers?

–Je suis très impressionné par leur capacité d’innovation et de créativité, qui plus est, dans ces petits espaces que sont les montres. C’est une vraie performance! Et encore une fois, je le dis en tant que non-spécialiste.

–Les vainqueurs de l’Aiguille d’or, Stephen Forsey et Robert Greubel, sont des immigrés qui vendent désormais le «swiss made» à l’étranger. C’est un symbole important?

–C’est la force de notre pays! Il est un lieu où l’on se rencontre pour travailler ensemble. Cela signifie que la création de richesse se fait ici. L’histoire de l’horlogerie l’illustre à merveille: à Genève en particulier, ce sont des horlogers d’autres pays fuyant des persécutions qui sont venus en Suisse et qui ont trouvé un cadre qui leur a permis de travailler et de se développer. Ces soutiens et ces impulsions venus de l’extérieur, la Suisse a su les concrétiser. Il est très important de s’en souvenir.

–Est-on en en train de l’oublier?

Non, je pense que l’on en reste conscient. Il y a un lien fort entre cette Histoire et les problèmes de migration que l’on observe aujourd’hui. Je ne dit pas que ces migrants vont tous inventer de nouvelles montres. Mais ce brassage d’idées et ces échanges ont toujours été le terreau sur lequel nous avons construit notre prospérité. C’était vrai avant, il faut s’en souvenir et il faut le cultiver. Nous avons la chance d’avoir de très grandes entreprises, mais aussi des entités plus petites et extrêmement pointues qui, chacune à leur manière, font briller l’image de la Suisse dans le monde entier. Ce n’est pas un hasard si, à l’autre bout du monde, la Suisse est reconnue pour ses produits de pointe, par exemple ses montres.


–Concrètement, le vote du 9 février 2014 vous fait-il craindre que l’on ne puisse plus profiter de cette capacité à réunir pour réussir?

–Il ne faut pas nier le signal envoyé par le peuple. L’initiative et le débat qui a eu lieu à son sujet sont très clairs: le brassage migratoire pose un certain nombre de questions, en matière d’accès au logement, d’infrastructures, de protection du marché du travail ou plus généralement, de prospérité personnelle. Ces questions méritent des réponses. Mais il ne faut transformer ce signal en des décisions qui assécheraient le pays. Le message n’est pas de mettre des portes aux frontières et de bloquer toute l’immigration. Si c’était le cas, cela se ferait au détriment de notre propre économie.

–Quelle voie d’application permettrait de concilier le message des Suisses et la préservation de cet équilibre?

–Nous la cherchons, il y a des possibilités...Mais il ne faut pas se le cacher, la situation n’est pas évidente. L’initiative nous demande de négocier avec une Union Européenne qui, avec la crise migratoire et ses défis économiques, a bien d’autres questions à traiter. Ce n’est jamais une bonne chose de se mettre soi-même sous contrainte pour mener une négociation. Mais le mandat est là, et la discussion a bel et bien lieu.

–Un mot sur Eveline Widmer-Schlumpf, qui a décidé de ne pas se représenter à l’élection du Conseil fédéral le 9 décembre. Quel souvenir vous laissera votre future ex-collègue, que vous avez côtoyé durant quatre ans au gouvernement?

–Soyons francs: c’est une personnalité remarquable. Elle a une vraie vision politique. Bien sûr, elle n’est pas du même bord que moi. Les lignes qu’elle défend sont clairement celles d’une politicienne bourgeoise. Mais elle recherche toujours ce que peut être l’intérêt commun, l’intérêt public, celui du pays. Elle a cette volonté de chercher ensemble des solutions sur lesquelles nous pouvons nous retrouver. Et ce, malgré des valeurs qui peuvent être différentes. J’ai eu énormément de plaisir à travailler avec elle. Je comprends sa décision, je la respecte, mais c’est une excellente collègue que je vais regretter.