Il n’y a pas que l’industrie. Pour l’accompagner en Chine cette semaine, Johann Schneider-Ammann a aussi choisi des représentants de la finance. Avant de partir pour la dernière étape, Shanghai, jeudi matin, Alain Robert, vice-président d’UBS Wealth Management, soit la division qui englobe notamment l’activité de gestion de fortune à l’échelle mondiale, explique quels sont les enjeux du marché chinois pour son groupe et pourquoi la libéralisation bancaire sera progressive.

Le Temps: Qu’attendez-vous de l’accord de libre-échange qui, selon le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, devrait être finalisé avant la fin de cette année?

Alain Robert: C’est un peu tôt pour nous en faire une idée, le détail du contenu de l’accord nous est encore inconnu. A court ou moyen terme, UBS ne devrait pas en ressentir des effets directs. Mais, indirectement, cet accord ne peut être que positif pour la Suisse: nos clients, exportateurs suisses, auront de nouvelles opportunités, et nous en bénéficierons, évidemment. Plus généralement, il y a toujours des avantages à conclure un rapprochement entre deux pays.

– Vous avez pourtant directement communiqué vos souhaits à Chen Deming, le ministre chinois du Commerce?

– Il faut savoir que la Chine continue d’exiger que les banques étrangères opèrent en partenariat avec une société locale. Dans la banque d’investissement par exemple, nous n’avons qu’une participation minoritaire dans une entité étatique. A moyen terme, nous voulons augmenter cette participation et ainsi prendre le contrôle de nos activités dans le pays. Cette évolution ne peut que renforcer nos compétences sur place et notre partenariat. C’est le message que j’ai voulu faire passer au ministre Chen Deming.

– Durant ce voyage en Chine, vous faites-vous le porte-parole de la place financière suisse ou prêchez-vous uniquement pour votre paroisse?

– Nos relations avec la Chine et son gouvernement sont surtout de nature bilatérale. Elles sont très bonnes et durent depuis longtemps. Nous étions déjà dans le pays au début de la révolution. Près de 600 collaborateurs y travaillent actuellement et nous sommes présents à Pékin, Shanghai, Quanzhou, Zhengzhou, et Shenzhen, tant dans la gestion de fortune que dans la banque d’investissement, UBS est la première banque internationale à avoir obtenu des licences d’activité très larges. Cet automne, nous allons convertir notre succursale en société affiliée, afin de renforcer notre positionnement. Donc, vu de l’extérieur, je comprends que puisse se dégager cette impression de tête de pont de la finance suisse. Mais pour UBS, il s’agit d’abord d’un investissement stratégique dans un pays qui a un potentiel exceptionnel. Notre ambition ici n’est pas différente de celle que nous avons dans d’autres grands pays émergents.

– Hors accord de libre-échange sino-suisse, que reste-t-il à faire pour libéraliser le marché bancaire domestique?

– C’est un pays émergent, également en termes de gestion de fortune. L’environnement bancaire est aujourd’hui essentiellement orienté vers la banque de détail ou de «brokerage»: les clients peuvent acheter des actions et quelques obligations, mais seulement en monnaie locale et dans des entités essentiellement chinoises. Le contrôle des changes ne permet pas aux clients privés d’effectuer des investissements internationaux. Aussi longtemps que durera cette situation, il sera difficile de proposer de vraies solutions de gestion de fortune, pourtant de plus en plus demandées par une classe moyenne en fort développement.

– Au final, l’enjeu ne se situe-t-il pas dans la libéralisation du marché des capitaux plutôt que dans l’allègement des restrictions pour les banques étrangères?

– Tout le monde est évidemment impatient que le marché des capitaux s’ouvre plus rapidement.

– Quand le sera-t-il complètement?

– Difficile à dire. Mais il faut comprendre la prudence de Pékin: dans les conditions difficiles de marché actuelles, il est normal que le processus soit progressif. La libre fluctuation du yuan, par exemple, pourrait, dans une telle période de volatilité, provoquer de grands déséquilibres pour le système financier chinois, de même que de fortes réactions sur les marchés internationaux. A terme, le renminbi deviendra une monnaie internationale.

– Est-il vrai que le client chinois prend en général plus de risques que les Occidentaux?

– Le client chinois est plus opportuniste. Il cherche des rendements élevés. Les gens ici sont plus ouverts au risque, probablement parce que leur pays est en développement et en croissance depuis presque trente ans pratiquement sans discontinuer. Ce sont aussi des premières générations aisées, en contraste avec les fortunes européennes ou américaines.

– Du coup, prévoyez-vous des solutions bancaires spécifiques pour ce marché ou pourrez-vous répliquer les produits et services que vous utilisez déjà ailleurs?

– Pour le moment, il y a peu de produits à disposition et ils ne permettent pas une gestion diversifiée comparable à ce qui se fait sur le plan international. Les solutions obligataires et produits dérivés, qui peuvent notamment servir à mieux gérer les risques, ne sont pas développés. Pour l’heure, le marché n’est pas encore assez avancé, fiable et liquide pour pouvoir les exploiter.

– Quelles sont les projections chiffrées dont vous disposez quant au potentiel du marché chinois?

– Selon nos appréciations, un peu plus de 60 milliards d’actifs privés sont potentiellement allouables à des activités de gestion de fortune. Seul un tiers de cette manne serait actuellement géré. Le reste est simplement déposé sur des comptes bancaires. Il y a plus d’un million de millionnaires et ils se multiplient rapidement.