«Si vous m'avez bien compris, c'est que je me suis mal exprimé», a lancé un jour Alan Greenspan. Or le moins que l'on puisse dire, c'est que depuis deux mois le président de la Réserve fédérale américaine s'exprime avec une grande clarté. Début décembre, il reconnaît que les risques de ralentissement abrupt de l'économie sont désormais supérieurs à ceux d'une dérive des prix. Mieux, il y a une semaine, il a affirmé devant le Sénat américain que la baisse de régime de l'activité était très prononcée – il s'est toutefois gardé de prononcer le mot récession – et la croissance actuelle proche de zéro. Dans la foulée, il a apporté sa caution à la politique de réduction d'impôts du nouveau président, alors qu'il a longtemps fait part de sa préférence pour la réduction de la dette. Que faut-il en déduire?

Selon Jean-Claude Manini, économiste chez Darier Hentsch & Cie, Alan Greenspan tient des propos plus explicites, mais n'a pas modifié son style en profondeur. Ce sont surtout les marchés qui, voulant être rassurés, mettent en exergue quelques mots clés, en faisant abstraction du contexte. Exemple: la baisse d'impôts prévue par George Bush. «Alan Greenspan n'a pas changé d'avis, estime l'économiste. Il a affirmé que les excédents étant plus importants que prévu, il était préférable de rendre l'argent au contribuable plutôt que de le dépenser une fois la dette remboursée.» Michel Lagier, président du comité de la stratégie à la banque Rothschild, ne partage pas l'analyse de son confrère et se dit «très surpris par le changement spectaculaire d'attitude» du patron de la Fed sur ce dossier. Sans doute, avance-t-il, ce retournement est dû à l'évolution de la perception d'Alan Greenspan sur l'état de l'économie. En 2000, ce dernier ne prenait pas au sérieux le risque d'une récession. Aujourd'hui, plus pessimiste, il voit d'un bon œil la combinaison d'une politique monétaire et fiscale accommodante.

Jeu de langages

Toutefois, concède Jean-Claude Manini, il est vrai que le patron de la Fed adapte la forme aux circonstances. L'an dernier, l'objectif consistait à dégonfler la bulle spéculative du Nasdaq. Dans cette optique, les discours alambiqués devaient déstabiliser les marchés. Aujourd'hui, c'est davantage la confiance qu'il s'agit de regonfler. La limpidité s'impose.

Pour Michel Lagier, la confusion des propos d'Alan Greenspan n'était pas forcément désirée: «Il s'est un peu perdu dans le concept de Nouvelle Economie. Pendant longtemps, il a eu de la peine à accepter la philosophie selon laquelle la Nouvelle Economie permet de contenir l'inflation. Il reconnaissait que c'était possible mais évoquait dans le même temps la présence de risques inflationnistes.»

Hormis cette période d'hésitation – à laquelle le patron de la Fed a finalement mis un terme –, Alan Greenspan s'exprime généralement de manière claire, estime Michel Lagier. Il a tout d'abord affirmé ses craintes face à l'exubérance irrationnelle des marchés avant de s'inquiéter des pressions sur les prix. En 1998, en période de crises dans les pays émergents et de déboires du fonds LTCM, il a évoqué sans grand équivoque les risques de déflation. Et aujourd'hui, il officialise le constat d'un fort ralentissement économique.