Matières premières

Alberta, la fin des utopies pétrolières

Longtemps considéré comme le nouvel eldorado pétrolier avec les troisièmes réserves d’or noir de la planète, l’Alberta s’inquiète pour son développement futur

«Les investisseurs étrangers effrayés par les sables bitumineux», a titré récemment The Financial Post. De nombreux experts canadiens du secteur de l’énergie ont fait part de leurs inquiétudes dans les médias. Les «bûcherons» de l’Alberta vivent toujours confortablement (la croissance du PIB de la province en 2013 a été, avec 3,9%, presque le double du pays), mais leur futur comme «cheikhs pétroliers» est de plus en plus incertain. «Le premier facteur est la baisse des cours du pétrole, qui, même si elle est temporaire, a eu un impact» sur la viabilité de certains projets, confie Normand Mousseau, professeur de physique à l’Université de Montréal et spécialiste des questions pétrolières. Avec 179 milliards de barils, le Canada dispose des troisièmes réserves de pétrole au monde derrière l’Arabie saoudite et le Venezuela, mais découvre qu’il faut transporter ce pactole vers les marchés internationaux.

Manque de pipelines

Il n’existe pas suffisamment de pipelines pour acheminer le pétrole de l’Alberta tant vers l’Est (Europe), que vers l’Ouest (Asie). «Les oléoducs existant fonctionnent actuellement à pleine capacité. Un projet d’oléoduc vers l’est du Canada a bien été dévoilé il y a deux semaines, mais s’il est entériné, il n’entrera pas en service avant le 31 décembre 2018», souligne Normand Mousseau. L’auteur de plusieurs ouvrages sur le pétrole ajoute que la réalisation du projet Northern Gateway de pipeline entre l’Alberta et le Pacifique est improbable vu la «capacité de blocage» des Amérindiens qui refusent que cet oléoduc traverse leurs réserves. Le Canada, dont la production pétrolière a été de 3,38 millions de barils par jour en 2012, ne peut donc pas produire plus. Ces deux dernières années, le transport de pétrole par train a fortement progressé, mais il est limité, coûteux et risqué, explique le professeur Mousseau. Pour ne rien arranger, les Etats-unis deviennent peu à peu autosuffisants grâce au pétrole de schiste, alors que le Canada dépend terriblement de Washington. Selon l’Office national de l’énergie du Canada, Ottawa a exporté quotidiennement, en 2012, 362 437 m³ d’or noir vers les Etats-unis, contre 5608 m³ par jour vers les autres pays! «L’accès aux marchés (ndlr: internationaux) est essentiel pour le développement continu et la prospérité du Canada», plaide Jim Donihee, chef d’exploitation de la Canadian Energy Pipeline Association.

Hausse des coûts d’exploitation

L’«Oilberta» attire toujours les travailleurs de tout le pays, mais les salaires élevés pénalisent l’industrie. Le coût des projets pétroliers des sables bitumineux, toujours plus important, génère des marges trop faibles. Si les seuils de rentabilité varient selon les projets, «la moyenne est située dans une fourchette oscillant de 60 à 75 dollars le baril», confie Jean-Thomas Bernard, professeur d’économie à l’Université d’Ottawa. Nombre de projets nécessitent des cours beaucoup plus élevés pour être rentables que ceux du moment (77 dollars lundi). Total a préféré abandonner en mai 2014 son projet de Joslyn, un plan de 11 milliards de dollars qu’elle partageait avec trois autres partenaires (la canadienne Suncor Energy, l’américaine Occidental Petroleum et la japonaise Inpex), plutôt que de poursuivre l’aventure albertaine. «Lorsque nous regardons de l’avant, nous nous rendons compte que la situation n’est pas tenable à long terme», a déclaré fin mai au quotidien The Calgary Herald, André Goffart, le PDG de Total E&P Canada. Outre Total, «Shell et Statoil se sont retirés de deux projets des sables bitumineux dans les derniers mois. La cause principale est la hausse des coûts d’exploitation», note Jean-Thomas Bernard. Le Canada, dont les exportations énergétiques constituent environ le quart de ses exportations, devra vite trouver une solution s’il veut sauver l’Oilberta.

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