L’Oréal est un poids lourd. Le groupe français possède plus de 30 marques. Il a généré un chiffre d’affaires de 30 milliards d’euros en 2019 et revendique 1,5 milliard de clients. Un statut de numéro un mondial de l’industrie cosmétique qui lui confère la légitimité de «donner l’exemple» en termes écologiques, a estimé jeudi son directeur général, Jean-Paul Agon, lors d’une conférence en ligne.

A ses côtés était assise Alexandra Palt, vice-présidente chargée de la durabilité de L’Oréal, qui se présente elle-même comme «la cheville ouvrière de cette transformation radicale». D’ici à 2025, le groupe vise la neutralité carbone de ses 175 sites, usines, centres administratifs ou de distribution à travers le monde. Mais aussi, en 2030, une réduction de 50% par rapport à 2016 des émissions de CO2 par produit fini. A cette même échéance, l’entier de ses emballages plastiques devra être issu du recyclage ou d’origine biosourcée – fabriqué à partir de matières biologiques.

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Enfin, en commençant par la marque Garnier en France, L’Oréal entame un système d’affichage de l’impact environnemental et social de ses produits, une sorte de «nutri-score» écologique. «Tous les sondages montrent que les gens veulent consommer plus durablement. Il faut leur donner les moyens de choisir», résume Alexandra Palt, que Le Temps a interviewée en marge de la conférence de presse.

Le Temps: Votre directeur général, Jean-Paul Agon, a évoqué sa volonté de donner l’exemple. Pour la filière de L’Oréal, mais aussi, espère-t-il, pour vos concurrents. Est-ce réellement un objectif?

Alexandra Palt: D’abord, il faut faire ce qui est possible de faire pour nous transformer, nous. A l’échelle du groupe, nous pourrions être tentés de considérer que nous avons peu d’impact, globalement. Mais nous devons tous avancer dans la même direction. Parce que nous sommes numéro un, nous pensons en effet que nos efforts vont encourager d’autres acteurs, à commencer par nos fournisseurs. Et, pourquoi pas, la concurrence également. S’il y a un effet d’entraînement, c’est tant mieux.

De nombreuses multinationales ont, comme L’Oréal, présenté des plans de réduction des émissions de carbone depuis deux ans. N’y a-t-il pas un risque de désordre? Ne faudrait-il pas davantage de coordination?

Il y a une partie de ces efforts qui doivent être faits individuellement. Chacun a son métier et peut identifier au mieux où il peut s’améliorer. Mais une autre partie, en effet, doit être collective. Ces coalitions entre les acteurs qui veulent avancer sont nécessaires. Par exemple dans le cadre de l’initiative Spice, nous échangeons avec nos concurrents sur la problématique des emballages et du packaging, nous regardons quelle direction il faut prendre ensemble, etc. Il y a une vraie volonté de participer au débat dans l’industrie.

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Entre 2013, date du premier programme de durabilité du groupe, et aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé?

Le chemin parcouru est incroyable! En 2013, nous avons décidé de cibler le cœur de notre activité, et d’améliorer le profil environnemental et social de tous nos produits. Aujourd’hui, quand nos équipes conçoivent un produit, elles prennent en compte sa performance en matière de développement durable, au même titre que sa performance cosmétique ou économique. Cet enjeu concerne, oriente et fait évoluer tous les métiers de l’entreprise.

Nous soumettons nos résultats à des audits indépendants. Nous avons des preuves de ce que nous faisons

Et votre fonction de responsable de la durabilité, comment a-t-elle évolué? Vous êtes désormais davantage écoutée?

La preuve la plus tangible de cette évolution est le fait que j’ai intégré le comité exécutif du groupe en 2019. Sur le terrain, à l’époque, je devais convaincre. Désormais, mon rôle consiste davantage à accompagner. Je prêche des convaincus.

«Je ne sais pas combien cela va nous coûter»: votre patron, Jean-Paul Agon, le concède volontiers. Mais une multinationale comme L’Oréal, qui plus est cotée en bourse, peut-elle vraiment ignorer si les efforts des dix prochaines années seront rentables?

Ce n’est pas un sacrifice sur la rentabilité, c’est un investissement. Nous en sommes convaincus. Dans dix ans, il n’y aura pas de performance économique sans durabilté. Ceux qui pensent encore qu’ils peuvent continuer à travailler comme avant sont dans le faux.

A la différence d’autres programmes, le vôtre ne comprend pas de compensations carbone.

Je ne juge pas ceux qui le font, il va aussi falloir réparer les dégâts causés à la biodiversité, c’est une évidence. Mais notre choix, c’est une transformation profonde et totale de nos métiers et de nos pratiques.

A ceux qui vont considérer que vos annonces relèvent d’une opération de «greenwashing», que répondez-vous?

Je peux répondre en deux points. D’abord, sur notre trentaine de marques, il y en a très peu qui sont directement associées à L’Oréal. Si nous voulions faire de la communication, nous l’aurions axée sur les marques que le grand public connaît, sans forcément savoir qu’elles appartiennent au groupe. Ensuite, nous soumettons nos résultats à des audits indépendants. Nous avons des preuves de ce que nous faisons. Et vous avez peut-être remarqué que nous avons assez peu, depuis 2013, communiqué sur les avancées de notre premier programme. Nous préférions en parler lorsque nous aurions les résultats.

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