Le bureau d’Iteram, rue du Marché à Genève, avec ses neuf employés assis le long d’une seule et même table fonctionnelle, traduit un esprit de start-up. Le dynamisme entrepreneurial est perceptible. Il se lit dans cet espace ouvert aux murs crépis de chiffres, de noms de fonds, de formules griffonnées, partiellement effacées.

C’est le nouveau royaume d’Alexandre Col. Loin de l’univers d’Edmond de Rothschild, la banque qu’il a quittée au printemps 2014, opposé à sa réorganisation. Ce spécialiste de la gestion de hedge funds – ces produits alternatifs qui visent une performance absolue indépendamment des fluctuations de marchés – et de l’immobilier – il a lancé la première Sicav immobilière suisse – est une star de la gestion alternative. N’a-t-il pas fait passer son équipe de cinq à 60 personnes (et à 12 milliards de francs sous gestion) en vingt ans?

La sortie officielle de la banque de la rue de Hesse s’est produite en décembre. Et dès janvier, Iteram démarrait avec les trois anciens bras droits d’Alexandre Col (Jaume Sabater, Marc Sbeghen et Alexandre Pini) pour «refaire la même chose avec le même état d’esprit d’entrepreneur, de liberté, le même concept d’architecture ouverte et la même volonté de saisir des opportunités», nous explique-t-il.

Le gérant redémarre avec un avantage concurrentiel, l’expérience. Alexandre Col évoque le fait en 2008 de ne pas avoir empêché les clients qui le désiraient de sortir de ses fonds, ce qui s’est traduit par une réduction de 50% des actifs gérés à l’époque. Il se félicite d’un rendement nettement moins négatif que la moyenne pendant la crise, de ne pas avoir sélectionné Madoff, la plus grande escroquerie, mais d’avoir choisi John Paulson dans les «subprime», le meilleur gérant de hedge funds de tous les temps.

Cette qualité de sélection s’explique. «Dans notre gestion, il n’y a pas de machine. C’est du travail, de la sueur, du sang, des larmes, comme disait Churchill. Donc il y a de l’émotion, un sentiment avec le gérant qui nous fait face», lance le gérant, d’une voix forte. Warren Buffett, célèbre gérant américain, a aussi «besoin d’aimer, de faire confiance et d’admirer les équipes dans lesquelles il investit».

Le monde secret des hedge funds cache-t-il un mode d’informations en voie de disparition à l’heure des réseaux sociaux? Alexandre Col s’en défend. «Nous parlons, échangeons des e-mails, mais, surtout, les gens qui nous parlent sont très bien informés, fruit d’un réseau de vingt ans», explique-t-il. Il dit se ranger dans la «vieille école, celle qui veut connaître ses sources».

Pour certains clients, c’est un atout de traiter avec une boutique à visage humain. «Les grands groupes seront toujours plus grands, massifs et les plus petits de moins en moins nombreux», avance Alexandre Col. Petite structure, «nous sommes rapides dans la mise en œuvre de nouvelles idées et la saisie d’opportunités», avance-t-il. Mais les boutiques elles-mêmes doivent être plus grandes que dans le passé en raison de la réglementation.

Note-t-il un bouleversement dans la branche? «La finance a changé parce que la régulation a fortement changé», répond-il d’emblée. Il en a pris acte avec la structure bicéphale d’Iteram, une présence à Luxembourg et une en Suisse. La place financière de Genève reste incontournable à son goût. «Il y a deux places financières en Europe, à Genève et à Londres, les deux seules villes capables d’attirer une main-d’œuvre multiculturelle et qualifiée». «Joëlle Kunz a dit, de manière très convaincante, que l’histoire suisse était celle de ses villes. Genève a des atouts spécifiques. Elle peut, à son goût, demeurer un centre financier en tirant un trait sur l’argent non déclaré», dit-il. Alexandre Col est né à Genève. Il se dit «massivement de culture française, mais mon coin de terre, c’est la Suisse».

Son approche de l’Europe est pragmatique. «L’intégration européenne est un fait, et c’est nouveau.» A l’heure où l’on dit que l’intégration est la plus secouée (Grèce), elle avance plus que jamais, à son avis. La directive européenne AIFM (gestion alternative) s’impose sur tout le territoire, obligeant les acteurs suisses à avoir une présence sur le territoire européen. «C’est un avantage pour la Suisse d’être au bord de l’Europe sans en faire partie», estime-t-il pourtant. Il ne tient pas à s’exprimer sur l’adhésion, mais sur le positionnement à adopter: il part de l’hypothèse que la Suisse n’est pas dans l’Union européenne et ne le sera pas dans dix ans. «A un moment, nous serons membres. Mais nous ne pouvons pas planifier notre organisation pour dans vingt-cinq ans.» L’homme qui a beaucoup œuvré pour la loi fédérale sur les placements collectifs de capitaux (LPCC) ne croit pas au maintien d’une industrie du fonds de droit suisse. «Il y a deux grandes réglementations européennes, UCITS (fonds de placement) et AIFM (fonds de hedge funds).»

Le domaine d’expertise d’Iteram, les hedge funds, paraît toutefois contesté. Les capitaux préfèrent des produits financiers moins coûteux, dit-on. Alexandre Col récuse cette critique «purement médiatique». Il note que le nombre de hedge funds n’a jamais été aussi grand (10 000) et la masse d’actifs aussi élevée (3000 milliards). La gestion alternative est incontournable lorsque les taux d’intérêt sont à zéro, lance-t-il.

Il prend la défense 
des banques centrales

A l’inverse de beaucoup de financiers, le Genevois prend la défense des banques centrales, y compris de la Fed. «Mais je constate que peu importe sa décision, le marché ne l’aime pas. C’est ennuyeux. J’aimerais voir davantage d’harmonie entre ce que le marché souhaite et veut voir et ce que dit et fait la Fed», avoue-t-il. Par contre, il n’est nullement convaincu de la nécessité d’augmenter les taux. Dans le même souffle, il accorde un satisfecit à la BNS: «L’euro est remonté à 1,10 et les usines ne ferment pas.» Toutefois, le choc psychologique au niveau du tissu industriel exportateur suisse entraîne de nombreuses entreprises à repenser leur structure de coûts pour demeurer compétitives et «cela pourrait amener à des licenciements», juge-t-il.