Etats-Unis

Comment les algorithmes ont tué le débat américain

Facebook ou Google préservent leurs utilisateurs des points de vue divergents. Rares sont ceux qui se sont aventurés à vivre la campagne présidentielle américaine de l’autre côté du filtre

Difficile pour un internaute pro-démocrate d’anticiper la victoire de Donald Trump. Captifs de leur profil numérique, les réseaux sociaux ont filtré, pour eux, pendant la campagne présidentielle tout point de vue divergent sur leur fil d’actualité. Dans cet entre-soi numérique, impossible de ne pas parier sur une victoire de leur candidate.

Lire également: Sur Facebook, le mensonge est plus populaire que la vérité

Alors que des centaines de millions de personnes ne s’informent plus que sur les réseaux sociaux, cette «bulle de filtre» (ou bubble filter, selon la terminologie anglo-saxonne) joue désormais un rôle fondamental dans la polarisation des débats en renforçant les croyances des internautes, sans jamais leur apporter de messages contradictoires. Un phénomène déjà thématisé après le vote pro-Brexit.

Du côté de l’agence de communication Enigma, on attribue cet «angle mort» à une tendance à la personnalisation croissante des médias sociaux. «Les algorithmes peuvent prédire quel contenu un militant pro-Hillary Clinton aimera voir après tel autre contenu. Toutes les impressions apparaissant sur Facebook ont déjà été filtrées», explique son fondateur Olivier Perez Kennedy.

De l’autre côté du «mur»

Certains médias se sont pourtant bien aventurés au-delà du «mur» Facebook de leurs journalistes. C’est le cas du quotidien britannique The Guardian qui a proposé à 10 internautes américains – 5 conservateurs et 5 libéraux – d’échanger leurs fils d’actualité durant le dernier mois de campagne. Une expérience déroutante, pour cette cobaye libérale: «C’est comme de se retrouver enfermé dans une salle remplie de gens souffrant de délires paranoïdes.» En face, un conservateur s’étonne de l’inexistence de diversité d’opinions, après son incursion en terres numériques libérales.

C’est que – souvent décrits comme des forums numériques – les réseaux sociaux deviennent de plus en plus des sites où l’on se rend pour conforter ses propres opinions. Martin Grandjean, chercheur en humanités numériques, rappelle: «Le but de Facebook n’est pas d’amener des news aux internautes mais de vendre de la publicité en les poussant à rester le plus longtemps possible sur sa plateforme.»

Facebook étiquette tous ses internautes

D’ailleurs, le plus grand des réseaux sociaux a déjà son opinion toute faite sur les opinions politiques de chacun de ses utilisateurs, étiquetés en fonction de leurs interactions sur la plateforme – pages likées, articles partagés ou même déroulement du fil d’actualité – ainsi que leur réseau d’amis. Les internautes américains sont même classés en trois catégories: libéral, modéré et conservateur.

Un onglet permet de vérifier et de modifier la façon dont Facebook nous a catégorisés politiquement. Mais, pour Martin Grandjean, le profilage est bien plus ancré que cela: «Il faudrait être très rigoureux pour faire croire à Facebook que l’on aime les armes quand on est un antimilitariste convaincu.»

Mobiliser ses militants sur le Net

Difficile donc de toucher au-delà de son électorat-cible avec ces algorithmes qui gèrent la circulation numérique. Mais sont-ils pour autant un frein à la démocratie? Olivier Perez Kennedy ne le croit pas: «Il n’y a jamais eu autant de débat politique. Les réseaux sociaux ont rendu la démocratie plus directe, ils ont raccourci les distances. Mais encore faut-il vouloir débattre. Qui est allé à la source lire un discours de Donald Trump?»

D’ailleurs, la faiblesse des démocrates durant la campagne aura surtout été de ne pas parvenir à mobiliser autant les électeurs qu’avec Barack Obama. Depuis 2008, le parti a perdu quelque 10 millions de voix. Les républicains sont, eux, restés stables.

Publicité