Alibaba, l’entrée en bourse des superlatifs

Internet Le groupe s’apprête à lever au total 21,8 milliards de dollars, un record

L’introduction en bourse d’Alibaba, considérée comme l’opération de l’année à Wall Street, suscite encore davantage d’attrait auprès des financiers que ne l’espéraient les dirigeants du groupe chinois. Le niveau de la demande pour les titres du géant du commerce en ligne est tel que celui-ci a relevé, lundi 15 septembre, entre 66 et 68 dollars (52 euros) le prix de chaque action, contre une fourchette de 60 à 66 dollars auparavant. Cette réévaluation devrait permettre de lever au total 21,8 milliards de dollars lors de l’introduction en bourse.

Au cas où les banques d’affaires sélectionnées par l’empire du e-commerce décideraient d’utiliser une option leur permettant d’acquérir davantage d’actions, l’opération pourrait s’élever à 25 milliards de dollars. Cela en ferait la plus importante entrée sur un marché boursier de l’histoire, devant les 22,1 milliards de dollars obtenus par la Banque agricole de Chine au cours de l’été 2010 à Hongkong.

Les guichets seront ouverts ce mercredi en Asie et en Europe pour une probable première journée de cotation dès vendredi 19 septembre, sous le sigle «baba».

Les actionnaires en dernier

Le frêle mais charismatique fondateur du groupe, Jack Ma, qui domine l’essentiel du commerce électronique chinois, a paradoxalement consacré une bonne partie de sa tournée mondiale de promotion de l’opération auprès des investisseurs potentiels à leur asséner un message: ils ne sont pas sa priorité. Dans le Financial Times, il écrivait le 5 septembre: «Les clients en premier, les employés en deuxième et les actionnaires en troisième.»

M. Ma n’a jamais caché sa crainte de l’obsession des financiers pour les résultats trimestriels, tandis que, selon lui, l’investissement dans l’Internet requiert une stratégie au long cours. «Il signale simplement une approche différente de la vision à court terme qui est un standard chez certains dirigeants et investisseurs de Wall Street, mais il le dit depuis des années et c’est une part de cette culture que les investisseurs acquièrent sciemment», explique Duncan Clark, consultant en nouvelles technologies, basé à Pékin et connaissance de longue date de M. Ma.

Dès qu’il a été question de l’introduction en bourse de son groupe, Jack Ma a considéré qu’il fallait protéger le pouvoir de décision du groupe de proches qui, avec lui, a lancé son premier site de commerce électronique dans un appartement de Hangzhou (est de la Chine) en 1999, ainsi que de la future génération de dirigeants, qui aura fait ses classes en interne.

C’est pour cette raison qu’il a annoncé, à l’automne 2013, opter pour la bourse de New York. L’option de Hongkong, longtemps étudiée, a été abandonnée. Cette place financière interdit l’émission d’actions sans pouvoir de vote, une procédure qui permet aux fondateurs d’une entreprise de l’introduire en bourse tout en gardant la main sur la nomination des futurs dirigeants. A New York, l’entourage de M. Ma pourra conserver le droit de nommer plus de la moitié du conseil d’administration.

Marathon d’acquisitions

Le message a le mérite d’être clair, juge Henrik Cronqvist, professeur de finance à l’Ecole de commerce sino-européenne de Shanghai: «Les investisseurs craignent surtout l’incertitude, là ils sont fixés, personne ne les force à investir dans Alibaba si ça ne leur convient pas.»

La réalité des fluctuations du cours de l’action, dès que parlera un analyste, contraindra malgré tout les dirigeants du groupe à se plier aux exigences des financiers, pense M. Cronqvist: «Les investisseurs vous imposent de les écouter, que vous le vouliez ou non.»

Probablement est-ce la conscience de cette relative perte de liberté qui a poussé Alibaba à se lancer dans un marathon d’acquisitions en amont de l’introduction en bourse. Ces derniers mois, Jack Ma (Ma Yun de son nom chinois) a annoncé des prises de participation dans Sina Weibo, le Twitter chinois, dans une plateforme chinoise comparable à Dailymotion, dans une société de production de vidéos de Hongkong détenant des droits sur la diffusion du football anglais sur le Web chinois ou encore dans le club de football de Canton.

M. Ma est conscient que de telles opérations seront plus compliquées à l’avenir. «Les investisseurs sont impressionnés par la croissance interne, organique, ils s’inquiètent au contraire dès qu’on leur parle d’une diversification hors de son industrie d’expertise car elle crée un nouveau risque», explique M. Cronqvist.

Lorsque la tournée de promotion l’a mené à Hongkong, lundi 15 septembre, M. Ma a justifié ses investissements. Il voit son empire «comme un zoo qui accueille une multitude d’animaux, plus que comme une ferme qui n’en aurait qu’un seul», a relaté le Wall Street Journal.

Mais à New York, devant 800 personnes, ou à Hongkong, devant 500 autres, ses futurs investisseurs voulaient surtout savoir où il ira chercher la croissance à l’avenir, alors que cette dernière ralentit en Chine et que la concurrence s’y développe.

Avant le saumon fumé au Ritz Carlton de l’ancienne colonie britannique, il leur a fait part de ses ambitions: se développer aux Etats-Unis et en Europe. Il a rappelé son amour pour Hongkong mais a glissé que la place devrait changer ses règles à l’avenir, «pour son propre futur, parce que ce monde est en plein changement» .