Transports

Alitalia, une crise industrielle permanente

Le gouvernement italien a débloqué un nouveau prêt de 400 millions d’euros pour la compagnie aérienne toujours sans repreneur après trois ans d’administration extraordinaire. Les syndicats ont appelé à la grève ce vendredi

Les employés d’Alitalia comptent clouer leurs avions au sol ce vendredi 13 décembre. Ils sont lassés d’être les principales cibles de la rationalisation des coûts mise en œuvre par les commissaires. Depuis bientôt trois ans, la compagnie aérienne est en effet en administration extraordinaire. Le personnel est lassé d’assister à l’impuissance des autorités face à une crise qui dure depuis la privatisation de l’entreprise il y a plus d’une décennie.

Le gouvernement continue de remplir des caisses trouées: un nouveau prêt de 400 millions d’euros a été débloqué début décembre. Il s’agissait pour l’exécutif d’approuver des «mesures urgentes pour assurer la continuité du service», deux ans après avoir déjà alloué à Alitalia 900 millions d’euros. En comptant les intérêts de quelque 200 millions de ce premier prêt, les contribuables italiens ont dépensé depuis 2017 pour leur compagnie aérienne un milliard et demi d’euros. Ils ont été mis à contribution cette année-là, lorsque les salariés ont rejeté un plan de restructuration prévoyant 1700 suppressions d’emplois sur un total de 11 000 personnes, afin d’éviter la faillite.

Aucun repreneur sur les rangs

De nouvelles liquidités sont devenues nécessaires quand, malgré sept renvois des délais pour présenter une offre, Alitalia n’a trouvé aucun repreneur. Le groupe contrôlé par la famille Benetton, Atlantia, a décidé le mois dernier de ne pas participer au sauvetage de la société, indiquant que les conditions n’étaient pas réunies. Il devait faire partie d’un consortium composé des chemins de fer publics italiens, du Ministère italien de l’économie et des finances ainsi que de la compagnie aérienne américaine Delta. «Pour le moment, il n’y a pas de solution de marché», avait ensuite constaté le ministre du Développement économique.

Si Alitalia se trouve aujourd’hui dans une impasse, le gouvernement est, lui, «dans la confusion», selon la presse transalpine. Tous deux sont par ailleurs suspendus à l’enquête de la Commission européenne devant délibérer sur l’éventuelle illégalité des aides d’Etat fournies à la société. Comment une société réussit-elle à perdre des centaines de millions d’euros depuis 2009 tout en étant la première compagnie sur un marché intérieur se portant bien et deuxième en Italie, derrière Ryanair? Une mauvaise gestion et l’incapacité de gouvernements se succédant sans relâche, répondent les observateurs. Depuis sa privatisation, Alitalia a dû se confronter avec pas moins de sept exécutifs et autant de politiques.

Une priorité: remplir les avions

«Plus elle vole, plus elle perd d’argent», ironise Andrea Giuricin, professeur à l’Université Bocconi de Milan. Selon ses calculs, avec une perte nette de 350 millions d’euros au premier semestre de cette année, Alitalia a brûlé quelque 2 millions par jour. «Il faut rationaliser certes, mais en augmentant les courses avec moins d’avions, pas forcément avec moins d’employés», détaille ce consultant en économie des transports. En d’autres termes, la société italienne souffre d’un grave problème de productivité: elle ne parvient pas à remplir ses appareils, que de plus elle utilise mal.

L’erreur historique de la compagnie est d’avoir misé sur les vols court et moyen-courriers, délaissant les long-courriers. Alitalia souffre ainsi de la concurrence des low cost en Europe et des trains à grande vitesse en Italie. En 2018 par exemple, 80% des voyageurs entre Rome et Milan préféraient le rail quand un peu plus de 10% choisissaient la voie des airs, selon des chiffres fournis par l’économiste. Les cieux se portent pourtant bien. Les compagnies aériennes enregistraient en 2018 sur le marché européen 9,4 milliards de dollars de profits net, contre 8,9 l’année précédente, selon l’Association internationale du transport aérien. Sur ce marché, tous les acteurs européens enregistraient un bilan positif, mis à part Eurowings et bien sûr Alitalia.

Celle-ci pourrait être sauvée par le champion européen, Lufthansa, propriétaire entre autres de Swiss. Selon Il Corriere della Sera, les négociations entre le groupe allemand et le gouvernement italien auraient déjà débuté. Et porteraient notamment sur une réduction du personnel. Andrea Giuricin voit en Lufthansa la meilleure solution pour Alitalia. La compagnie «intégrerait un grand groupe, profitant de positions de force dans de nombreux hubs européens, comme Zurich avec Swiss par exemple, détaille-t-il. Cela mettrait un terme à l’hémorragie de fonds publics. Mais Lufthansa réclame une rupture avec la gestion actuelle.» Comme les employés, pour des raisons bien différentes, las d’être dans une situation d’incertitude permanente.

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