En Allemagne, le débatsur l’investissement est relancé

Croissance Le ralentissement amène des voix à contester la rigueur d’Angela Merkel

La règle d’or budgétaire est remise en question par un institut conjoncturel

C’est un tabou qui est en train de tomber outre-Rhin. Jusqu’ici, à part quelques keynésiens marginalisés, les économistes allemands étaient catégoriques: un Etat qui ne s’endette pas ne peut que donner confiance aux consommateurs et pousser les entreprises à investir. Pour eux, la pensée de leurs homologues européens et américains qui estiment qu’en période de croissance atone, l’Etat doit stimuler la demande en investissant plus, tenait de l’hérésie économique.

Le ralentissement allemand – et la possibilité que le pays tombe en récession au troisième trimestre – est en train de mettre à bas ces certitudes. La révision à la baisse, jeudi, des prévisions des quatre instituts de conjoncture qui conseillent le gouvernement allemand (Ifo à Munich, le DIW à Berlin, RWI à Essen et IWH à Halle) a remis le sujet sur le devant de la scène.

«Nous nous sommes trompés. Les instituts étaient jusqu’ici convaincus que les taux d’intérêt allemands historiquement bas stimuleraient les investissements», ont avoué les experts, «mais ces derniers mois, il apparaît de plus en plus que la faiblesse de l’investissement en Allemagne ne sera pas surmontée».

Leur synthèse préconise d’«augmenter les dépenses de la puissance publique dans les domaines qui ont le potentiel de contribuer à la croissance».

Sans être contredit par ses trois collègues, Ferdinand Fichtner, du DIW, a même lâché une petite bombe: un budget en équilibre n’est «économiquement parlant pas opportun».

Immédiatement, le gouvernement a tenté de désamorcer la bombe. Angela Merkel a expliqué jeudi «ne pas avoir été surprise» par les prévisions de croissance des experts. «Le gouvernement a réfléchi à la façon de rendre des investissements supplémentaires possibles, éventuellement à la façon dont on peut réduire la bureaucratie et comment on peut investir dans l’avenir, notamment dans le numérique ou dans l’énergie pour réussir la sortie du nucléaire. La commission de la coalition – qui a réuni mardi soir les dirigeants de la majorité – s’est aussi préoccupée de cela cette semaine. Nous allons poursuivre sur cette voie de façon très déterminée et nous allons parler de ces questions en Europe», a déclaré la chancelière.

En déplacement à Washington, Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances, s’est montré tout aussi ferme. Certes, l’Allemagne doit «donner une plus grande priorité aux investissements», mais la croissance ne peut s’obtenir «en signant des chèques».

A aucun moment, la chancelière et son grand argentier n’ont parlé d’investissements publics. Mercredi, Sigmar Gabriel, ministre de l’Economie et président du Parti social-démocrate, avait ­rappelé que l’équilibre budgétaire est «important et juste». Alors que les économistes estiment que le gouvernement dispose d’une marge de manœuvre d’environ 6 milliards d’euros, les responsables du gouvernement, au cours de la rencontre évoquée par Angela Merkel, ont étudié la possibilité de faciliter les partenariats public-privé pour que le secteur financier investisse dans les infrastructures, seul moyen d’augmenter les investissements publics sans accroître les dépenses publiques et les impôts.

Sigmar Gabriel a même confié à Marcel Fratzscher la présidence d’une commission sur le sujet. Le directeur du DIW de Berlin martèle, depuis l’été 2013, que l’Allemagne a moins investi que ses partenaires européens et que cela pèse sur la croissance.

En investissant trop peu depuis 1999, juge-t-il, l’Etat a rendu le territoire moins attractif et découragé l’investissement privé. Ainsi, a-t-il calculé, en 2013, les entreprises allemandes ont créé 36 000 postes de travail à l’étranger et seulement 6000 en Allemagne. Pour rattraper une partie du terrain perdu, dit-il, l’Allemagne devrait investir 75 milliards d’euros supplémentaires par an, venant soit du public, soit du privé.

De fait, les besoins sont manifestes. Jeudi, sous le titre «Routes défoncées, le port perd des contrats», le Hamburger Abendblatt racontait que l’état des routes et des ponts autour de Hambourg était tel que les convois les plus lourds devaient parfois faire des détours de «600 à 900 kilomètres».

En 2013, l’Institut allemand d’urbanisme avait révélé que la moitié des 66 714 ponts dépendant des communes étaient en mauvais état. Mercredi, le Tages­spiegel révélait que la Ville de Berlin avait besoin de 2 milliards pour effectuer les travaux de «réparation et d’agrandissement nécessaires» dans ses écoles. Le ministère des Finances nie que «les investissements publics sont les victimes de la consolidation des finances publiques». Il fait remarquer que, depuis 2009, les investissements publics ont progressé de 2,2% par an, soit davantage que les dépenses publiques (+1,6%), et que les investissements en recherche et développement ont progressé de 4,7% par an de 2009 à 2013.

«Donner une plus grande priorité aux investissements», mais la croissance ne peut s’obtenir «en signant des chèques»