Banques

En Allemagne, un mariage bancaire bancal

Les rumeurs sont confirmées. Deutsche Bank et Commerzbank discutent en vue d’une éventuelle fusion. L’annonce faite le 17 mars suscite des critiques, car les deux banques sont en pleine restructuration et peinent à se remettre de la crise financière

Le scénario était évoqué depuis 2016. Or depuis dimanche, il a pris de la vigueur. Deutsche Bank, connue pour ses activités dans la banque d’investissement, et Commerzbank, plus impliquée dans le financement du Mittelstand allemand, ont officialisé leurs discussions sur une éventuelle fusion, sous la pression du ministre allemand des Finances.

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Depuis plusieurs mois, le social-démocrate Olaf Scholz appelle en effet de ses vœux la création d’un géant bancaire national, capable d’accompagner à l’étranger les grandes entreprises et les PME locales. «L’Allemagne est la première puissance économique du continent, mais elle ne dispose pas de banque qui corresponde à cette puissance, décrypte Eileen Keller, spécialiste du secteur bancaire à l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg. Si cette fusion aboutissait, cette nouvelle entité deviendrait le troisième établissement européen en termes de bilan.» Avec 1800 milliards d’actifs, ce nouveau géant européen rejoindrait notamment la française BNP Paribas.

Protection anti-rachat

Actionnaire à hauteur de 15% du capital de Commerzbank, le gouvernement allemand ne cache pas non plus vouloir protéger ces deux établissements d’un possible rachat. Avec des capitalisations boursières respectives de 16 et 9 milliards d’euros (contre 41 milliards pour UBS par exemple), Deutsche Bank et Commerzbank suscitent des appétits. «Le gouvernement souhaite les protéger avant qu’il ne soit trop tard, reprend Eileen Keller. Le marché bancaire allemand est attirant, mais difficile d’accès pour les concurrents étrangers. Racheter une banque comme Commerzbank serait une bonne stratégie d’accès au marché.»

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Une telle fusion aurait aussi comme avantage de réduire les coûts, alors que ces deux établissements peinent à générer des bénéfices. «Sur le moyen terme, une fusion n’est pas une mauvaise idée, estime Falko Fecht, de la Frankfurt School of Finance & Management. Cela leur permettrait d’investir massivement dans la numérisation, qui est un enjeu essentiel. Sur le court terme, par contre, une fusion viendrait compliquer encore plus leur actuel processus de restructuration.»

Les syndicats, eux, tirent à boulets rouges sur le projet et évoquent la perte de 10 000 à 30 000 postes en cas de fusion. Ensemble, les deux banques comptent plus de 80 000 salariés, rien qu’en Allemagne. Les associations de consommateurs craignent, de leur côté, une baisse de l’offre, au détriment des clients.

Des risques et des doutes

En plus du coût social se pose la question de la légitimité d’une telle opération aux yeux des contribuables allemands. «Plus un établissement est gros et plus augmente la probabilité que l’Etat doive intervenir pour le sauver en cas de crise, reconnaît Eileen Keller. L’enjeu est de créer des établissements de taille suffisante pour être compétitifs et d’en assumer les risques pour l’Etat.» Dans la presse allemande, ce dimanche, le président de la Commission du monopole, Achim Wambach, évoquait les risques systémiques liés à la création d’un tel géant. «La fusion pourrait créer une nouvelle menace pour le monde financier», estime-t-il.

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Le rapprochement de deux établissements affaiblis et tardant à retrouver la voie des bénéfices permettrait-il par ailleurs de créer un géant sain et solide? Là aussi, les avis divergent. Dans un rapport, la banque d’investissement Morgan Stanley estime qu’une fusion «ne résoudrait pas le problème de faible profitabilité des deux banques en matière de banque de détail». Deutsche Bank et la Commerzbank ne détiennent pas plus de 10% de part de marché local, loin derrière les géants que sont les caisses d’épargne et les banques populaires.

Quant aux deux intéressées, elles se gardent bien de s’enthousiasmer pour le projet. Ce week-end, les dirigeants de Deutsche Bank et de Commerzbank ont évoqué un processus «long», «à l’issue ouverte» et «sans garantie de réussite».

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