Daniel Kahneman est une sommité mondiale en psychologie et sciences comportementales. Prix Nobel d'économie 2002, ce professeur né à Tel-Aviv en 1934 a contribué par ses travaux aux avancées de la finance comportementale. Le comité Nobel s'est intéressé à sa recherche, écrite dans le cadre de son professorat à Princeton, qui portait sur la psychologie des croyances intuitives et des choix. Le Temps a pu s'entretenir avec lui lors de son passage à Genève, en sa qualité de conseiller pour Guggenheim Partners. Cette société basée à New York et à Chicago gère plus de 100 milliards de dollars par le monde, y compris la fortune de la richissime fondation Guggenheim.

L'approche comportementale, estime Daniel Kahneman, a expliqué des phénomènes que la théorie des marchés efficients peinait à éclairer. «La surperformance des actions par rapport aux obligations et autres classes d'actifs, s'explique par l'excès de confiance et d'optimisme qui caractérise la majorité des investisseurs, habitués à agir sur la base de leur intuition.» C'est aussi la finance comportementale qui a fourni une explication à la valeur bon marché des actions par rapport à leur rendement. Cette prime historique des actions s'explique par trois caractéristiques combinées: l'aversion à la perte, la courte vue (horizon d'investissement d'un an, par exemple) et la perception par l'individu que chaque investissement est isolé des autres.

Et comment expliquer la complaisance généralisée observée actuellement sur les marchés? «La finance comportementale n'a pas encore développé une compréhension suffisante des vagues collectives d'euphorie, car elle tend à se concentrer sur l'individu et non sur les phénomènes agrégés de changements de croyances», relève l'académicien.

Les progrès futurs de la neurofinance, prévoit Daniel Kahneman, vont révolutionner notre compréhension des décisions de l'investisseur. La finance comportementale a déjà influencé les points de vue ces dix dernières années. «Nous allons clairement accorder une importance accrue aux émotions dans la finance», estime le professeur. Le rôle de l'intuition dans la prise de décision rapide, des réactions émotionnelles, auront davantage de poids.

Sera-t-il possible de corriger l'irrationalité propre à l'investisseur? «Il existe déjà un marché de la rationalité, et c'est celui des conseillers en placement, qui guident les individus vers les choix rationnels», rappelle Daniel Kahneman. On pourrait voir plus de gens recourir aux professionnels de l'investissement. Car Daniel Kahneman en est persuadé: «Le domaine de la finance n'est pas fait pour les intuitions. A mon avis, les grands génies financiers étaient surtout mieux informés que les autres, et avaient un caractère plus propice à la prise de risque et à la persévérance dans un même investissement.»

Au final, les George Soros de notre ère n'ont pas toujours suivi leurs «tripes», suggère Daniel Kahneman. Ils ont probablement développé l'intuition dans un second temps, après avoir vécu de multiples expériences, rationalisé les marchés, et enfin intégré les bons réflexes.