énergie

Alpiq sous la pression du français EDF

Le marché de l’électricité est entré dans une phase de fortes turbulences alors que les pouvoirs publics sont actionnaires des sociétés électriques

Le contraste est frappant en ce 12 mars 2013 au sous-sol d’un grand hôtel zurichois où Alpiq, numéro un helvétique de la production d’électricité, présente son bilan de l’année écoulée.

D’un côté, Hans Schweickardt, qui a présidé à la naissance du nouveau groupe énergétique issu de la fusion, en 2009, d’Atel et d’EOS, a les traits tirés. Son visage soucieux, voire anxieux lorsqu’il évoque l’incertitude des marchés, reflète sa résignation face à la vente en catastrophe d’une partie de la substance de la société pour réduire l’endettement d’un groupe entraîné dans la spirale de la chute des prix de l’électricité en Europe. «Nous avons dû diminuer les risques, en cédant principalement des activités commerciales peu profitables à l’étranger», explique-t-il.

A ses côtés, Jasmin Staiblin, directrice de la société, entrée en fonction il y a quelques mois, rayonnante, incarne le renouveau du groupe. Enceinte de son second enfant, elle parle de l’avenir d’Alpiq en termes de «tâche fascinante» et souligne les nouvelles occasions d’affaires créées par la mutation de la branche. Elle cite par exemple les compétences que pourrait mettre Alpiq dans le démantèlement des centrales nucléaires, alors que 29% de la production du groupe est encore d’origine nucléaire.

Alpiq, qui a dû procéder à des corrections de valeur pour 1,6 milliard de francs l’an dernier et a accumulé une perte nette de 2,35 milliards en deux ans, est à la croisée des chemins. Et la Suisse romande avec elle puisque son principal actionnaire, EOS Holding avec 31,3%, est incarné par les principaux distributeurs d’électricité de Suisse romande, majoritairement en mains publiques.

Les difficultés financières d’Alpiq ont des retombées directes sur Romande Energie par exemple. La société vaudoise a dû effectuer des corrections de valeur totales de 694 millions de francs qui ont entièrement absorbé le bénéfice tiré en 2009 de la fusion entre Atel et EOS.

Certains s’inquiètent de la situation et se demandent si les pouvoirs publics ne devraient pas se retirer d’un marché de l’électricité devenu financièrement risqué, encore compliqué par la présence, dans Alpiq, d’un actionnaire très remuant, à savoir le groupe français EDF qui détient 25% du capital.

«EDF ne poursuit pas les mêmes buts que les propriétaires suisses d’Alpiq, confie une source proche du dossier. Le groupe français a créé de fortes tensions internes l’an dernier en exigeant la vente massive d’actifs, y compris des biens suisses, comme des barrages valaisans, au cœur même de l’activité de production d’Alpiq.»

Finalement, la coalition disparate helvétique a pu résister à la volonté d’EDF de vendre les joyaux de la couronne, notamment la majorité d’Alpiq dans le complexe valaisan de Nant de Drance, in­dispensable pour permettre au groupe suisse de valoriser le pompage-turbinage, soit la possibilité de mieux exploiter le potentiel d’une combinaison de barrages hydroélectriques. Alpiq est restée le principal actionnaire de Nant de Drance, mais a dû céder une part de 15% aux Services industriels de Bâle.

Les véritables intentions du géant énergétique français ne sont pas claires après les récentes déclarations d’Henri Proglio, patron d’EDF, selon lesquelles la part dans Alpiq n’était plus considérée comme un investissement à long terme. «Ils sortiront tôt ou tard du capital d’Alpiq», estime Sven Bucher, analyste de la Banque cantonale de Zurich. «Je pense que la pression d’EDF pour céder des actifs suisses afin de faire remonter le cours de l’action continuera cette année», estime une autre source proche du dossier. EDF a dû effectuer en deux ans des corrections de valeur de près de 570 millions d’euros en raison des difficultés d’Alpiq. Lors de la prochaine assemblée générale du groupe suisse, le 25 avril, il pro­posera la nomination de quatre nouveaux administrateurs, dont plusieurs ont le profil de «restructurateurs».

Il semble d’autre part clair que le groupe français ne participera pas à l’effort de recapitalisation d’Alpiq à hauteur de 1 milliard de francs lancé en ce moment. Les actionnaires suisses, dont ceux d’EOS Holding, discutent actuellement de la répartition d’un prêt à long terme de 500 millions de francs à accorder à Alpiq.

Cette situation n’inquiète guère Guy Mustaki, administrateur d’Alpiq et président de Romande Energie. «Je n’ai pas de raison de croire que les nouveaux administrateurs proposés par EDF agiront différemment de leurs prédécesseurs. Les efforts de restructuration d’Alpiq déjà entrepris devraient suffire. Et si EDF devait, à terme, vendre sa part dans Alpiq, cela pourrait ouvrir d’intéressantes perspectives.»

Jean-Yves Pidoux, administrateur d’Alpiq et représentant des Services industriels lausannois, ne décèle aucun risque majeur: «Les sociétés actionnaires d’Alpiq sont financièrement solides. Les deux derniers exercices d’Alpiq ont été rudes, mais le ménage a été fait pour pouvoir repartir d’un bon pied.»

Un retrait des pouvoirs publics de l’actionnariat d’Alpiq afin d’augmenter, éventuellement à la faveur du départ d’EDF, le poids des petits actionnaires privés (moins de 10% aujourd’hui) n’est pas envisagé. «Il en va du maintien de la sécurité de l’approvisionnement de la Suisse en électricité, note Guy Mustaki. En fin de compte, les consommateurs auraient plus à y perdre qu’à y gagner.»

Michael Frank, directeur de l’Association des entreprises électriques suisses, est plus nuancé. «Les investissements dans la branche électrique sont devenus aujour­d’hui financièrement plus risqués. Je trouverais donc logique que la question de la participation active des pouvoirs publics soit clairement posée à la population afin qu’elle puisse se déterminer en pleine connaissance de cause.»

«Il en va du maintien de la sécurité de l’approvisionnement de la Suisse en électricité»

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