Plusieurs milliers de délégués, 50 000 selon les organisateurs, venant des quatre coins du monde participent jusqu'au 21 janvier à une dizaine de conférences plénières et à une centaine d'ateliers pour débattre des excès d'une globalisation et d'un ordre économique qui laissent des millions de personnes sur le carreau. Une marche est également prévue pour dénoncer la guerre et l'occupation américaine en Irak.

Mais d'emblée, un constat s'impose dans la capitale économique indienne: la simple contestation ne suffit plus. «Comment éviter que les forums ne se transforment en salons où l'on cause entre gens assez fortunés pour se permettre le tourisme politique?» se demande le français Bernard Cassen, directeur du Monde diplomatique et un des fondateurs du premier Forum social mondial, dans son livre Tout a commencé à Porto Alegre. A Mumbai (Bombay), les délégués ne peuvent pas esquiver la question sur l'avenir du mouvement antimondialisation, rebaptisé altermondialisation. Une séance de déballage est prévue à ce sujet.

Le Forum de Bombay donne lieu à un autre malaise.

Les contestataires prennent conscience que le pays hôte n'a jamais eu une économie aussi libérale et aussi prête à conquérir de nouveaux marchés à l'étranger. Les Indiens, organisations non gouvernementales comprises, sont convaincus qu'il s'agit de la stratégie gagnante et rappellent volontiers qu'au deuxième semestre 2003, le pays a connu une croissance de 7,4% de son produit national brut.

Dans ce contexte, il sera intéressant d'observer les divergences entre les syndicats indiens et américains, présents en force, sur le thème de la délocalisation d'entreprises manufacturières, de centres d'appel et plus généralement de services de plus en plus sophistiqués. Le phénomène a déjà mis des milliers de travailleurs occidentaux à la rue. Dans son livre Le Renouveau des mouvements contestataires, Isabelle Sommier souligne que les syndicats occidentaux sont les plus féroces adversaires de la mondialisation parce que leurs membres sont exposés à la concurrence des pays à coût de main-d'œuvre moins chère.

Lors de la première grande manifestation antimondialisation à Seattle en 1998, des milliers d'ouvriers de l'industrie manufacturière, notamment automobile, étaient descendus dans la rue pour protester contre les délocalisations. Ce succès a motivé les ONG à monter le Forum social, dont la première édition a eu lieu en janvier 2000 à Porto Alegre. Trois ans plus tard, les mêmes organisations réclamaient plus de libéralisation, notamment dans le commerce des produits agricoles, à la conférence de l'OMC à Cancun. Etonnante évolution pour un mouvement nourri au lait du protectionnisme dans ses premiers balbutiements.

Une demande légitime

«Le mouvement n'a pas changé depuis Seattle, nous restons opposés au libre-échange, affirme Eric Toussaint, dirigeant de Cadtim, une organisation européenne de lutte contre la dette du tiers-monde, et qui participe à son 4e FSM. Les pays du nord doivent ouvrir leurs marchés aux produits du Sud. La demande est légitime. En revanche, les pays du Sud ont droit à un certain protectionnisme parce qu'ils sont désavantagés sur plusieurs plans – technologie, capitaux –», ajoute-t-il. Il reconnaît cependant que certaines organisations comme Oxfam ont épousé le système de libre-échange, permettant selon ces dernières de sortir les pays du Sud de la misère.

Eric Toussaint souligne par ailleurs que l'Inde est une puissance économique, mais que «des pans entiers de la société sont exclus de la richesse». L'organisation du FSM à Bombay devrait permettre d'enraciner en Asie un mouvement à la base européen et sud-américain, ajoute-t-il. Cela dit, «nous devrions faire quelque chose de plus concret en termes de résultats. Les campagnes de dénonciation ne suffisent pas.»

Contrairement au chef d'Etat brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, qui était allé à Porto Alegre l'année dernière, le premier ministre indien Atal Behari Vajpayee ne fera pas de déplacement à Bombay. De là à constater que les autorités indiennes ne sont pas du tout sur la même longueur d'onde que les altermondialistes, il y a un pas que beaucoup d'observateurs n'hésitent pas à franchir. L'Inde ne se résume plus, il s'en faut de beaucoup, à l'idéologie gandhienne du «swadeshi» (consommateur local), une arme politique utilisée contre les importations de produits anglais à l'époque de la colonisation. Aujourd'hui, la classe politique et les milieux d'affaires mettent tout leur poids dans le processus de libéralisation et rêvent de faire du pays une puissance économique mondiale. A l'approche des élections, le gouvernement vient d'ailleurs d'abaisser des droits de douane.

Au grand dam des altermondialistes, le président brésilien, autrefois proche du FSM, s'en éloigne petit à petit. Il sera en visite d'Etat en Inde ces prochains jours, et les rumeurs disent qu'il sera l'invité surprise à Bombay. N'empêche, il n'a plus la cote depuis qu'il a opté pour la stratégie de marché pour sortir son pays du marasme actuel.