Le 30 janvier 2019, le cours de l’action d’AC Immune, cotée au Nasdaq, dévisse. Il perd 66% de sa valeur, clôturant la séance à 3,65 dollars. Et pour cause: la biotech basée à Lausanne a annoncé l’arrêt brutal des essais cliniques de son traitement crenezumab. Motif: les tests menés aux côtés de Roche ne laissent pas entrevoir une efficacité probante.

Petit séisme à l’échelon d’une entreprise, de telles interruptions sont monnaie courante. Surtout quand il en va de la maladie d’Alzheimer. Selon des chiffres relayés par Finanz und Wirtschaft en 2019, le taux de réussite des essais cliniques visant à freiner l’évolution de cette affection est de 1%, contre 13,8% en moyenne dans la pharma. Le taux est même tout simplement nul pour la recherche d’un remède à ce mal neurodégénératif qui touche 150 000 personnes en suisse; aucune thérapie efficace n’a fait ses preuves à ce jour.

Le revers enregistré n’a pas découragé Andrea Pfeifer, directrice d’AC Immune. La scientifique qui a cofondé la société vaudoise en 2003 a mis l’accent sur un autre développement, qui cible la protéine tau. L’accumulation de cette substance semble jouer un rôle important dans les lésions que subit le cerveau et le processus semble débuter bien plus tôt que ce qui a été longtemps admis.

Diagnostiquer la maladie plus tôt

L’objectif de ce recentrage vise à mettre au point un traitement, voire un vaccin, qui serait donc administré en amont. Car si les milliards investis dans la recherche depuis vingt ans n’ont pas réussi à faire tomber la forteresse Alzheimer, ils en ont tout de même percé de nombreux secrets. Les travaux ont permis d’identifier des marqueurs biologiques qui trahissent la présence de la maladie bien avant que les premiers symptômes n’apparaissent.

«Le repositionnement opéré par AC Immune ne représente de loin pas un cas isolé», analyse Jürg Zürcher, responsable, chez le consultant EY, du secteur des biotechnologies pour la Suisse, l’Autriche et l’Allemagne. «Dans le domaine de la santé, poursuit l’expert, les entrepreneurs tels qu’Andrea Pfeifer ont une vision très forte qu’il faut matérialiser dans une stratégie, dans un business plan. Lorsque les recherches échouent, la société doit donc se réinventer. Dans le cas d’AC Immune, Andrea Pfeifer s’est dit: si je veux stopper ou ralentir la maladie, je dois intervenir beaucoup plus tôt.»

Des repositionnements courants

L’histoire moderne de la recherche médicale regorge d’exemples similaires. Et parfois, les entreprises ont carrément été contraintes de faire un très grand écart. «L’un des cas les plus extrêmes, raconte Jürg Zürcher, est celui d’ESBATech, fondée à Schlieren (ZH) dans les années 1990. Cette société a dû se réorienter trois fois. Elle a démarré ses recherches dans les thérapies basées sur les anticorps, puis a terminé dans l’ophtalmologie. La firme a finalement été vendue à Alcon, devenue ensuite propriété de Novartis. Pour la petite histoire, l’un de ses médicaments a finalement obtenu l’approbation de l’autorité américaine d’homologation des médicaments cet automne.»

Des exemples plus récents existent, comme celui de l’entreprise zougoise Crispr Therapeutics, qui veut éditer les gênes. «L’entreprise a levé 1,5 milliard de francs, signale Jürg Zürcher, mais n’a fait que des pertes jusqu’à ce jour.» Comment les investisseurs vivent-ils ce qui s’apparente à des montagnes russes? «Le cours de l’action reflète leur perception», répond-il. L’action d’AC Immune s’échange aujourd’hui à un peu moins de 9 dollars.

Mais la société a les reins solides. Même si elle a inscrit au premier semestre une perte de 23,4 millions de dollars, elle dispose de liquidités jusqu’en 2024. Elle a par ailleurs conclu de nouveaux partenariats pour exploiter ses deux plateformes technologiques dans la lutte contre les maladies neurodégénératives. La Fondation Michael J. Fox lui a décerné cet été une bourse de 3 millions de dollars pour combattre la maladie de Parkinson. L’acteur de Retour vers le futur souffre de cet autre fléau depuis de nombreuses années.

Le virage opéré par AC Immune pour intervenir plus tôt va dans le sens d’un mouvement plus large observé par la communauté scientifique. «On sait aujourd’hui que la maladie d’Alzheimer n’est pas seulement un problème de personnes âgées, souligne le professeur Jean-François Démonet, qui dirige le centre de la mémoire du CHUV. Il s’agit d’une maladie chronique comme le diabète ou l’hypertension et cela change la donne. Peut-être que l’échec des essais médicamenteux antérieurs est lié à ce que les personnes testées étaient déjà trop atteintes ou qu’elles avaient d’autres maladies.»

En d’autres termes, parmi les quelque 150 traitements abandonnés, certaines molécules pourraient être repêchées. La molécule crenezumab d’AC Immune est d’ailleurs toujours expérimentée dans le cadre d’un programme en Colombie.

Une première homologation?

La biotech vaudoise pourrait bien toutefois ne pas être la première entreprise à homologuer un médicament contre la maladie d’Alzheimer. D’origine suisse, le groupe américain Biogen vient de déposer aux Etats-Unis une demande d’approbation. Sa thérapie est basée sur une molécule mise au point par Neurimmune, un spin-off de l’Université de Zurich. Son développement avait également subi un coup d’arrêt l’année dernière avant d’être repris.

Une homologation serait synonyme de première dans la lutte contre la maladie d’Alzheimer. Mais elle risque d’être assortie de multiples restrictions et de ne pouvoir être utilisée que dans certains cas bien précis. Malgré les progrès accomplis, cette maladie garde une grande partie de ses mystères.