Technologie

Ambitieux sur le marché du jeu vidéo, Google et Apple n’ont pas partie gagnée

Les deux services que vont lancer les géants de la technologie vont faire mal aux fabricants de consoles que sont Sony, Microsoft et Nintendo. Mais ceux-ci sont déjà prêts à se lancer dans la bataille du jeu dématérialisé, où le streaming et le téléchargement seront rois

Google le 19 mars, Apple ce lundi 25 mars. En une semaine, les deux géants de la technologie ont dévoilé leurs plans pour s’attaquer au marché du jeu vidéo. Le premier lancera à l’automne un service de jeu en streaming, baptisé Stadia. Le second proposera, à la même période, Arcade, une sélection de jeux haut de gamme également disponible via un abonnement mensuel – aucun prix n’a été indiqué. De quoi concurrencer sérieusement des acteurs bien établis tels que Sony, Microsoft ou Nintendo.

Google ne vise pas le même créneau qu’Apple. Stadia sera la première incursion de Google sur ce marché, avec un service en streaming disponible sur tous les écrans, des smartphones aux ordinateurs, et promettant une fluidité identique à celle des jeux sur console. Apple, qui propose déjà 300 000 jeux en téléchargement, lancera une offre sur ses propres appareils.

«Dans un premier temps, les fabricants de consoles ont une antériorité dans l’industrie du jeu qui leur offre une relative quiétude face à Google. Cependant, à moyen terme, la concurrence sera vive, d’autant que d’autres géants se préparent aussi aux jeux streamés», estime Laurent Michaud, analyste auprès de l’institut de recherche Idate, à Paris.

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Nouvelle ère des jeux

Selon l’Idate, l’industrie mondiale du jeu devrait peser 127 milliards de francs fin 2019 et 179 milliards en 2023. En Suisse, le chiffre d’affaires global s’est élevé à 276 millions de francs en 2018, un chiffre stable par rapport à 2017.

Avec les projets de Google et d’Apple, la dématérialisation du jeu devrait franchir un cap supplémentaire. «Elle est déjà intégrale pour les jeux sur téléphone et représente une grosse part des jeux PC, poursuit Laurent Michaud. Pour les consoles de salon et portables, une partie des revenus émane de la vente de support physique et une autre partie de la vente dématérialisée. On va se passer de supports et les fabricants s’y préparent: ils ont tous une solution plus ou moins opérationnelle dans les cartons ou même en exploitation.»

Mais cela prendra du temps, avertit l’analyste: «Cela dépendra du déploiement de la fibre, des avancées technologiques des fabricants de composants électroniques, de l’évolution des taux de compression… Dix ans semble un scénario réaliste.»

Disparition des consoles?

Yannick Rochat, chercheur en humanités numériques à l’Université de Lausanne et cofondateur de l’UNIL GameLab, est plus prudent: «Il est difficile d’imaginer que les consoles disparaissent totalement. Elles sont des centres multimédias et leur utilisation va bien au-delà du jeu vidéo. Leur mort est régulièrement annoncée, cependant les très bons chiffres de ventes montrent le contraire.» Un avis que partage Lewis Ward, analyste chez le bureau américain de conseil IDC: «Il y aura encore une PS5 et une nouvelle Xbox et au moins une nouvelle Switch cette année. Peut-être qu’en 2030 les consoles ne pourront plus rivaliser avec les services de jeu en streaming, mais ce n’est pas certain.»

Les acteurs établis ont donc a priori du temps. Et ils s’adaptent à cette concurrence à venir. «Ils sont en train de numériser la distribution de leur catalogue et ont tous une offre en ligne, et des jeux à la demande, relève Laurent Michaud. L’offre PlayStation Now, une option sur PlayStation Network, propose un accès au catalogue de jeux PS3 en mode streamé. Microsoft a également une technologie disponible et en exploitation. Nintendo, traditionnellement plus prudent, y travaille aussi, mais discrètement.»

Yannick Rochat constate que «Sony et Microsoft n’ont pas attendu Google pour se lancer dans le streaming de jeux et ils possèdent déjà un public important et de nombreuses franchises connues. Ils ne partent pas de zéro comme Google.» En 2020, estime Lewis Ward, «il y aura quatre acteurs majeurs du jeu en streaming qui proposeront des abonnements: Sony, Microsoft, Google et Nvidia, via son service GeForce Now».

Les exclusivités sont aussi importantes et Google et Apple devront en proposer pour attirer des joueurs. Nintendo possède une force d'attraction avec notamment Mario et Zelda, Super Smash Bros, alors que Sony fidélise les joueurs avec par exemple Uncharted, Last of Us ou encore Horizon Zero Dawn.

Nintendo pourrait surprendre

Comment juger le lancement à venir par Apple d’Arcade? «Ce projet est très fort, car il réunit des stars du jeu vidéo ainsi que plusieurs des meilleurs acteurs du jeu vidéo indépendant, avance Yannick Rochat. Avec Arcade, Apple reconnaît sa négligence dans la mise en valeur des jeux vidéo sur sa plateforme. Ses appareils portables sont désormais vus comme des consoles de jeux par l’entreprise, au même titre qu’une Nintendo 3DS ou qu’une PS Vita. Apple compte proposer une expérience de jeu extrêmement prometteuse sur un plan qualitatif, ce qui rappelle les stratégies de Microsoft, Sony ou Nintendo de mettre en valeur les développeurs tiers.»

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Reste qu’Apple, et dans une moindre mesure Google, ne va peut-être pas enterrer définitivement les consoles mobiles, même si les téléphones mobiles ont pris le dessus. «Nintendo a habitué ses clients à des surprises et à aller là où on ne l’attend pas. Pourquoi ne pourrait-elle pas sortir une nouvelle console portable? Si elle s’engage sur cette voie, elle le fera en exploitant une innovation technologique susceptible de rallier des joueurs mobiles. Une autre option est envisageable. La miniaturisation des composants pourrait faire converger consoles fixes et consoles portables. Une nouvelle plateforme pourrait ainsi apparaître dans nos poches», prédit Laurent Michaud.

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