Télévision

Les ambitions contrariées de Vincent Bolloré à la tête de Canal +

L’homme d’affaires rêvait de faire de Canal + le Netflix du sport en France et en Europe. L’échec de son projet d’alliance avec la chaîne Qatarie BeIN, en plein Eurofoot, promet de raviver la crise d’identité à Canal +

Vincent Bolloré ne sera pas le roi du foot télévisuel français et francophone. Le milliardaire breton, 9e fortune de l’Hexagone en 2015 selon Challenges, rêvait de transformer Canal + en Netflix incontournable du sport, grâce à son rapprochement avec la chaîne qatarie BeIN. Pari raté. Le veto mis le 9 juin à cette alliance par l’Autorité de la concurrence – la Comco française – promet de relancer la crise d’identité qui ronge Canal +, déserté ces jours-ci par plusieurs de ses animateurs emblématiques dont Yann Barthès, le présentateur du Petit Journal, parti sur TF1.

D’autant plus que l’annonce de cette décision la veille de l’ouverture de l’Eurofoot – dont BeIN a acquis en mars 2013 l’intégralité de la diffusion des 51 matches, 18 ayant été ensuite revendus à TF1 et M6 – sonne comme une lourde défaite pour la chaîne cryptée, qui a perdu en 2015 la diffusion des matches de la Première Ligue anglaise au profit d’Altice, le groupe de télécommunications et de médias du magnat franco-israélien basé en Suisse Patrick Drahi.

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Pas amateur d’ironie

L’idée de l’alliance entre Canal + et BeIN symbolisait le virage que l’entrepreneur breton essaie d’emprunter, dans un contexte de suspicion généralisée de la part des observateurs du PAF, le paysage audiovisuel français. Jusque-là, la recette de Canal, «créé en 1984, avait toujours été de fédérer une tribu de téléspectateurs accros à la différence, en les accrochant via des plages en clair très visibles et symboliques de «l’esprit Canal», comme Les Guignols, Le Grand Journal, ou plus récemment Le Petit Journal.

Problème: Vincent Bolloré – considéré comme proche de l’ancien président Nicolas Sarkozy et très lié à différents gouvernements africains puisqu’il exploite une dizaine de concessions portuaires sur le continent noir, où il veut revitaliser le réseau ferré – n’a jamais prisé l’ironie, le second degré, et la création artistique en tant que telle. Son lointain prédécesseur à la tête de Vivendi dans les années 90, le banquier Jean-Marie Messier, avait coulé l’entreprise en rachetant les studios américains Universal car il rêvait naïvement de conquérir Hollywood. L’autre milliardaire breton, François Pinault, a noué en avril dernier un partenariat avec la Ville de Paris pour abriter sa collection d’art moderne, jusque-là hébergée à la Dogana de Venise. Bolloré, lui, n’a qu’une passion connue: la finance. «C’est un financier génial, confirme un banquier d’affaires qui le connaît bien. Et il a compris que le sport, bien plus que les longs-métrages, était le produit d’appel parfait, y compris en dehors de l’Europe. Foot et divertissement: ce corsaire de Quimper se rêve au fond en nouveau Berlusconi.»

La comparaison avec «Sua Emmitenza» (jeu de mots italien entre éminence et émetteur), le surnom de Silvio Berlusconi, n’a pas souvent été faite en France tant Vincent Bolloré est peu exhibitionniste, et préfère l’ombre des tapis verts de la finance aux projecteurs dont a tant besoin le «crooner» Silvio. Mais, à y regarder de près, elle tient la route. D’abord parce que l’intéressé est devenu au début 2016 le premier actionnaire de l’opérateur Telecom Italia, dont il détient 24,9% du capital. Ensuite parce que son meilleur atout télévisuel se nomme aujourd’hui… Cyril Hanouna, le producteur animateur de Touche pas à mon poste, dont les méthodes et le style ne sont pas sans rappeler ceux de la télé Berlusconi.

Moins de bimbos à l’écran certes, mais le même goût pour les paillettes et les blagues potaches au service d’une obsession: conquérir le public jeune sans risquer d’offenser les politiques comme le faisait Yann Barthès. «Bolloré a deux atouts que les autres n’ont pas, expliquent dans le livre qu’ils lui ont consacré les journalistes Nicolas Cori et Muriel Gremillet (Vincent Bolloré: Ange ou démon?, Ed. Hugo doc). Il croit à la Méditerranée et à l’Afrique et il sait monter des monopoles.» L’alliance de Canal + et de BeIN aurait fait office de parfait tremplin…

Réduction de l’offre en clair

Quelle va donc être sa riposte? Côté Canal, un seul mot circule: Netflix. Maïtena Biraben, l’animatrice bien connue des Suisses romands, remerciée ces jours-ci après une année mouvementée de présentation du Grand Journal, avait vite compris que son émission n’était plus au cœur de la stratégie Bolloré. L’entrepreneur – qui a aussi racheté la plateforme vidéo Dailymotion, acquis l’éditeur de jeux vidéo Gameloft et lancé une offre publique d’achat hostile sur Ubisoft – ne veut plus garder qu’une vitrine en clair: son ex-petite chaîne D8 boostée par Hanouna, et faire de Canal une réplique de la chaîne web américaine par abonnement. En fin de semaine, Vincent Bolloré affirmait qu’à la rentrée il ne subsisterait que deux heures de diffusion en clair pour Canal +, contre six à sept heures aujourd’hui.

Sauf qu’on ne s’improvise pas comme cela patron d’un groupe télévisuel. L’ingénieur Jean-Luc Lagardère, le fondateur de Hachette décédé d’une crise cardiaque en 2003, s’était fracassé lui aussi en voulant imiter Berlusconi, avec lequel il s’était associé pour reprendre la Cinq à Robert Hersant en 1990. L’aventure avait duré deux ans. Bolloré, lui, préside le Conseil de surveillance de Canal + depuis septembre 2015 seulement.

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