Lorsque l’affaire Zapata, du nom d’une ex-petite amie du président bolivien qui lui aurait caché la naissance d’un fils, a commencé à faire la une des journaux, elle a d’abord fait sourire les Boliviens. Aujourd’hui, ce vaudeville n’amuse plus personne, et surtout pas Evo Morales, défait dans les urnes en février dernier suite aux révélations qui ont suivi. Gabriela Zapata, profitant de cette relation, avait en effet été engagée pour représenter en Bolivie une entreprise chinoise qui a engrangé 580 millions de dollars de contrat. Certains d’entre eux ont été remportés sans appel d’offres, d’autres ont dû être dénoncés devant la justice faute d’avoir été respectés, comme la construction d’une ligne de chemin de fer dans le sud du pays.

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Ce trafic d’influence a fait réaliser aux Boliviens l’emprise que les entreprises chinoises ont sur leur économie. Elles ont vendu au pays andin du matériel de forage pétrolier, une usine de batteries au lithium, et même tout un complexe sidérurgique pour 450 millions de dollars. Une dépendance qui va encore s’accroître avec l’obtention en octobre 2015 d’un prêt chinois de 7,5 milliards de dollars, un montant record pour la Bolivie qui a doublé du jour au lendemain sa dette extérieure. A l’échelle de l’Amérique latine, les chiffres sont encore plus impressionnants. En décembre dernier, l’OCDE rappelait que les échanges entre la Chine et l’Amérique latine étaient passés de 12 milliards (2000) à 289 milliards de dollars (2013). La Chine est le premier partenaire commercial du Brésil, du Chili, du Pérou, et s’est imposée comme le premier bailleur de la région.

L’organisation internationale, cependant, a rappelé que ces prêts devaient s’accompagner «d’une plus grande transparence et d’une réglementation renforcée, en particulier pour remédier aux impacts sur l’environnement.» Selon ses experts, «le modèle de croissance basé sur les matières premières a (aussi) atteint ses limites»: celles-ci représentent 73% des exportations vers la Chine, contre seulement 6% de produits manufacturés. Un déséquilibre qui se creuse au fil des années.

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L’Amérique latine commencerait-elle à entrevoir la face cachée de la cagnotte chinoise? «Beaucoup de pays, notamment ceux qui ne sont pas en bons termes avec le FMI et les puissances occidentales, apprécient que la Chine arrive avec ses propres financements, explique R. Evan Ellis, professeur à l’Institut d’étude stratégique de l’armée américaine. Mais c’est vrai que des critiques commencent à apparaître: sur la qualité des produits et des services – surtout dans la construction, sur la relation entre les managers chinois et les travailleurs locaux, sur le respect de l’environnement… la liste s’allonge.» L’exemple le plus flagrant de ces projets chinois qui peuvent tourner au cauchemar, selon lui, est celui du complexe de tourisme Bahamar, aux Bahamas. Suite à une série d’imbroglios et de conflits avec les associés locaux, ce palais de 3,5 milliards de dollars a dû être déclaré en faillite et ses 2200 chambres sont toujours vides.

Les investisseurs chinois, par ailleurs, ont aussi connu des déboires dans les grands pays latino-américains. Ils ont perdu le contrat du train à grande vitesse mexicain Querétaro-Mexico DF quand la presse a révélé que leur associé local avait fait cadeau d’une somptueuse villa à l’épouse du président Enrique Peña Nieto. En Argentine, le nouveau président Mauricio Macri s’est penché sur d’énormes contrats signés dans la précipitation par son prédécesseur qui confie à la Chine la construction de deux barrages en Patagonie et de deux centrales nucléaires. Au Pérou, les conflits se multiplient dans les mines de cuivre et de fer rachetées par les Chinois, alors que dans d’autres pays la présence massive d’ouvriers chinois est incomprise d’une population elle-même touchée par le chômage. Au Venezuela, enfin, l’attribution de 75 milliards de dollars de crédit à Hugo Chavez et à son successeur Nicolas Maduro n’a pas empêché le pays d’être au bord de la faillite.

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Pour le sinologue Benjamin Creutzfeld, basé à Bogota, il n’y aurait pas de problème spécifique aux entreprises chinoise: «Une étude a été faite au Pérou sur le respect des règles par les multinationales, et il apparaît qu’elle ne sont pas pire que d’autres. Cependant, ajoute-t-il, leurs cadres sont moins à l’aise lorsqu’il faut gérer les opinions publiques et les médias locaux. Il y a une brèche culturelle difficile à surmonter, d’autant plus que leur présence est très récente.» «Beaucoup d’entreprises chinoises ne savent pas encore naviguer dans les sociétés démocratiques qui les entoure; des sociétés complexes, tumultueuses, où la société civile exprime ses besoins, ajoute Cynthia Sanborn, de l’université du Pacifique à Lima, Pérou. Elles doivent apprendre ce que d’autres ont déjà appris il y a plusieurs générations.»

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Ces premières résistances aux ambitions chinoises apparaissent alors que l’Amérique latine, depuis 2015, connaît une panne de croissance. Des difficultés qui n’ont pas dissuadé les investisseurs chinois de passer à la vitesse supérieure. Désireux de faire passer le volume des échanges sino-latino-américains à 500 milliards de dollars dans les dix prochaines années, ils ont engagé un projet aussi pharaonique que controversé: la construction d’une ligne de chemin de fer transcontinentale qui irait du Brésil au Pérou, unissant les océans Atlantique et Pacifique. Une véritable «route de la Soie» de 5 300 kilomètres, à travers l’Amazonie et les Andes, qui permettra de transporter encore plus de matières premières… vers la Chine.