«Seize milliards de dollars (26 milliards de francs) pour acheter, à première vue, un seul médicament prometteur. Jamais la propriété intellectuelle n'avait atteint un tel niveau.» La surprise d'Yvan Kugener, analyste de la banque Darier & Hentsch, est partagée par plusieurs de ses collègues européens, après la finalisation de l'achat par Amgen, première entreprise biotech mondiale, de sa consœur américaine Immunex dont le succès repose sur Enbrel, un médicament contre l'arthrite rhumatoïde qui génère aujourd'hui des ventes annuelles de moins d'un milliard de dollars (Le Temps du 18 décembre).

Les investisseurs se sont méfiés d'une opération dont la faible synergie représente 5% des dépenses d'exploitation du nouveau groupe. Vendredi, suite aux rumeurs de fusion, le titre Amgen perdait 7%, et Immunex 5%. Cette chute a été compensée lundi lors de la confirmation de la nouvelle, mais les cours sont repartis à la baisse mardi (– 2,8% à mi-séance du Nasdaq).

Les analystes sont sceptiques face aux prévisions de Kevin Sharer, CEO d'Amgen, qui estime le potentiel du médicament Enbrel à 3 milliards de dollars en 2003. «2 milliards me semblent plus réalistes. D'autant que les entreprises Abbott et Pharmacia prévoient le lancement en 2003 et 2004 de médicaments disposant d'une meilleure posologie», souligne un autre analyste.

Outre-Atlantique, les observateurs saluent par contre l'opération comme étant dans l'ordre des choses. «Amgen a simplement confirmé sa position de roi de la biotechnologie. Le prix est élevé car les occasions d'achat de médicaments à très fort potentiel de croissance sont très limitées sur un marché hautement compétitif», souligne Jonathan Aschoff, analyste new-yorkais de la banque d'investissement FBR, interrogé par Le Temps. Le potentiel du médicament Enbrel, annoncé par la société, lui paraît plausible. La fusion d'Amgen, leader avec un chiffre d'affaires de 3,6 milliards de dollars en l'an 2000, et d'Immunex, septième société américaine de biotechnologie, permet d'envisager des ventes pour plus de 5 milliards en 2001 et un bénéfice net de 1,5 milliard.

La nouvelle entreprise purement biotech dépasse de la tête et des épaules ses concurrentes, notamment Genentech, propriété de Roche, ou Chiron, détenue à plus de 40% par Novartis. Elle reste pourtant une naine face aux grandes entreprises pharmaceutiques comme Merck (10 fois plus grande) ou Pfizer (six fois plus importante). Le phénomène de concentration parmi les biotech se poursuivra mais «concernera des petites et moyennes entreprises», selon Jonathan Aschoff.

La genevoise Serono, première biotech européenne dont les ventes annuelles dépasseront 1,2 milliard de dollars en 2001, n'est pas directement menacée par la croissance d'Amgen. «Ses produits les plus importants, dans le secteur de la sclérose en plaques et de la stérilité, ne sont pas en concurrence avec ceux d'Amgen, souligne Matthias Fehr (Lombard Odier). A court terme, le prix fort payé par Amgen valorise l'ensemble du secteur dont fait partie Serono. A moyen terme, une concurrence peut se développer dans la recherche de nouveaux produits.» Serono, qu'un analyste cité par Bloomberg voit comme potentiellement achetable, affirme, au contraire, vouloir poursuivre sa «stratégie d'alliances et de collaborations ponctuelles».