Les facteurs structurels sont trop rapidement passés sous silence dans l'établissement des prévisions et pourtant ils devraient soutenir l'économie suisse. Nous pensons à la flexibilité du marché du travail et particulièrement à la politique d'immigration. L'OCDE estime que 60% de la croissance économique suisse de 1982 à 2005 s'explique par l'immigration. Les autres 40% se répartissent entre 13% pour les Suisses eux-mêmes et 27% la productivité. Le nouvel ouvrage collectif d'Avenir Suisse, sous la direction de Daniel Müller-Jentsch *, met en lumière ce formidable atout qu'il s'agira de défendre contre les actuels assauts protectionnistes du PS et de l'UDC.

Avec un afflux de 50000 immigrants par an depuis 20 ans, c'est un million d'immigrés que la Suisse a accueillis au total. L'effet économique est si positif que le pire qui puisse nous arriver, c'est bien sûr un refus à l'élargissement des accords bilatéraux. L'analyse des gains et des coûts de l'immigration porte à la fois sur le court terme et le long terme. Ils ne touchent pas la main-d'œuvre suisse tous de la même façon. Les effets redistributifs existent bel et bien et c'est précisément parce que les perdants sont aisément identifiables et bien organisés que la discussion politique peine à se concentrer sur l'essentiel. «Pour des raisons politiques, les effets de répartition négatifs issus de l'immigration sont en apparence bien plus grands qu'ils ne le sont en réalité, alors que les effets positifs sont à peine mentionnés», selon le professeur Reto Föllmi, de l'Université de Berne.

Contrairement à l'Allemagne, qui a commis toutes les erreurs possibles sur ce dossier, la politique suisse est exemplaire, selon Thomas Straubhaar, directeur de l'institut HWWI à Hambourg. Elle a notamment encouragé l'immigration d'une main-d'œuvre très qualifiée.

L'augmentation du degré de formation sur la productivité se lit dans le rendement de la formation. En Suisse, il atteint 8%. Cela signifie qu'une personne avec une année de formation supplémentaire est 8% plus productive. En fait, un cinquième de l'augmentation de la productivité suisse vient d'une immigration mieux formée.

Si l'on veut entrer dans le détail des chiffres, l'augmentation du PIB résultant d'une année de formation supplémentaire varie entre 0,2% et 0,44%, soit entre 15 et 30% de la croissance suisse depuis 1982. Comme l'immigration hautement qualifiée entre 1995 et 2000 relève les années de formation de l'ensemble de la main-d'œuvre de 0,07%, l'effet final sur la croissance est donc compris entre 0,014% (0,20 x 0,07) et 0,031% (0,44 x 0,07). Sur la base d'une hausse de la croissance de la productivité de 0,6% en Suisse, entre 23% et 52% de cette croissance s'appuie sur l'immigration. Ces chiffres paraissent minuscules, mais l'effet sur la croissance est permanent. Au total, le gain est de 3,5 milliards sur 10 ans.

L'analyse met aussi en relief un excédent de migration. Celui-ci apparaît dès que les Suisses profitent eux-mêmes de la hausse de la production. Tout dépend de l'impact migratoire sur les écarts de salaires. George Sheldon montre que l'immigration hautement qualifiée accroît l'égalité des revenus en Suisse. Ce phénomène se manifeste parce qu'il n'y a pas de substitution parfaite avec la main-d'œuvre suisse, mais une certaine complémentarité. L'afflux d'un personnel hautement qualifié renforce la concurrence dans ce segment et limite la progression des hauts salaires tandis qu'elle accroît la demande de services moins qualifiés (administratifs, divers services) et pousse ces salaires à la hausse. Comme les profils de qualification divergent de plus en plus, l'excédent de migration ne cesse d'augmenter.

L'effet fiscal n'est pas aisé à chiffrer. Mais l'immigration très qualifiée fait moins appel aux assurances sociales et à l'Etat en général. Cette immigration participe notamment au financement des retraites, mais ne s'accompagne pas d'un afflux de retraités.

En cas de récession, la «nouvelle immigration», celle qui s'exprime à travers un personnel très qualifié, est également préférable à l'«ancienne immigration», par référence à celle d'il y a 20 ans. Les Européens hautement qualifiés, très flexibles, quittent leur pays d'accueil en cas de récession et reviennent dans leur pays d'origine, selon Thomas Straubhaar. Ou ils prennent la direction d'un pays en croissance. Mais une fois la récession passée, il y a de fortes chances qu'ils reviennent en Suisse, selon l'économiste. Le schéma diffère donc de celui de la Suisse des années 1990 lorsque les chômeurs étaient restés dans notre pays, parce qu'ils auraient été sans emploi dans leur pays d'origine. Comme le système social suisse est moins généreux que d'autres et que la durée des allocations très réduite, il n'est pas attractif pour les sans-emploi. Il faut ajouter que, selon le droit européen pour les affaires sociales, c'est le pays d'origine qui est responsable des citoyens en difficulté. La Suisse, comme le dit Beat Kappeler, est une «machine à travailler». Son marché du travail est déterminé par la demande. Et cela lui profite pleinement.

Les effets de répartition sont montrés du doigt par la gauche qui crient à l'écart croissant des revenus et des fortunes. C'est sans doute vrai dans bien des pays, mais pas en Suisse, où l'on observe le plus faible écart salarial à l'exception de la Suède, explique Reto Föllmi. Ainsi au début des années 1970, le pourcentage le mieux rémunéré gagnait 10% du revenu suisse total. Il a baissé à 8% en 1996. Et les derniers chiffres suisses et de l'OCDE (2007) confirment la constance de l'écart entre salariés riches et pauvres. La «nouvelle immigration» a accru l'égalité salariale. A contrario, l'immigration non-qualifiée du début des années 1990 avait accru les différences de 1 à 2%. L'accélération récente de l'immigration hautement qualifiée a sans doute réduit les écarts.

D'autres aspects sont sous-estimés, selon le professeur Reto Föllmi. Notamment les effets à long terme de l'immigration d'une main-d'œuvre qualifiée. Leur présence accrue dans des secteurs à forte croissance (pharma, technologie) renforce la recherche et le développement, une condition nécessaire à la croissance et aux gains de productivité futurs.

* Die neue Zuwanderung. Die Schweiz zwischen Brain-gain und Überfremdungsangst, Verlag NZZ, 342 pages.