Le défi ne pouvait être plus immédiat. A peine Nicolas Sarkozy, après sa réunion avec Angela Merkel, Gordon Brown et Silvio Berlusconi, venait-il de lire au micro un catalogue de vagues mesures pour empêcher les banques européennes de sombrer que Hypo Real Estate, deuxième plus gros prêteur hypothécaire allemand, annonçait samedi soir être à nouveau en danger de mort: le consortium bancaire qui devait le sauver s'est retiré des discussions malgré les 20 milliards d'euros avancés par la Banque centrale européenne et la Bundesbank.

S'il fallait un autre signe que les acteurs financiers sont sceptiques face aux efforts étatiques, il est venu vendredi soir de Wall Street. L'adoption du plan Paulson et de ses 700 milliards de dollars pour racheter les titres compromis a été saluée par une baisse de 1,5% de l'indice Dow Jones à Wall Street.

Dans les deux cas, on ne peut que constater le fossé qui sépare la politique de la finance. Les élus ont des comptes à rendre, et les représentants américains bombardés de messages de citoyens en fureur ont été pris de vertige face à la mesure radicale qu'on leur demandait d'approuver sans délai. D'autant plus que l'auteur principal du plan Paulson n'est autre que l'ancien directeur de Goldman Sachs, une des banques d'affaires qui se sont le plus engraissées grâce aux mécanismes pervers dont plus personne ne contrôle aujourd'hui les rouages fous. Après une semaine de palabres, le plan a fini par être adopté, mais surchargé comme un sapin de Noël pour rassembler les votes nécessaires. Au final, il coûtera plus cher au contribuable, et l'effet psychologique qu'on pouvait espérer sur les marchés est largement éventé.

En Europe, les choses se compliquent encore avec les juridictions et les sensibilités nationales. La France ayant émis l'idée d'un fonds de soutien de 300 milliards d'euros, celle-ci a été immédiatement rejetée par l'Allemagne. L'Irlande, offrant de garantir sans plafond les dépôts bancaires, s'est aussitôt fait traiter de traître par les Britanniques qui l'accusent de siphonner ainsi son épargne. L'incident montre à la fois la nécessité d'une approche commune et la difficulté de la mettre en œuvre.

Le communiqué final sorti de la réunion convoquée par Nicolas Sarkozy esquisse un cadre futur pour mieux esquiver l'impuissance face au présent. On y veut punir les responsables des banques qui ont failli, sans plus de précision. Savourons l'effet qu'aura cette concession au populisme sur les discussions délicates des prochaines heures, entre autres autour de Hypo Real Estate! On y parle dans la même phrase d'actions «coordonnées» et de gouvernements «qui agiront chacun selon leurs méthodes». On y digresse sur les agences de notation, comme si des règlements plus stricts pouvaient garantir à l'avenir des notes fiables à cent pour cent et dispenser tout et chacun de son analyse et de sa responsabilité personnelles...

Ce texte témoigne surtout du manque d'acuité dans le secteur qu'on prétend vouloir sauver. Au moins les efforts américains sont-ils pilotés par des hommes qui savent de quoi ils parlent. Et, heureusement pour l'Europe et la Suisse, ils sont en contact étroit avec les banquiers centraux du Vieux Continent. Pour l'instant, la perfusion de liquidités a évité aux marchés financiers d'imploser, avec le risque inhérent de paralyser le crédit, donc l'activité économique.

Mais elle n'a pas empêché d'inquiétants mouvements. En trois jours la semaine dernière, six banques ont été démantelées, fusionnées ou sauvées d'urgence des deux côtés de l'Atlantique. Le marché des crédits à court terme s'est contracté de près de cent milliards de dollars dans le même laps de temps - de 600 milliards depuis l'été dernier. De solides géants comme General Electric ou des institutions publiques comme des universités américaines - et même la Californie - en sont réduits à se démener pour payer leurs dépenses courantes. Le coût des emprunts interbancaires a approché les 7% le 30 septembre: il a été multiplié par seize depuis un an et demi.

La première urgence est de ramener de la confiance et de la liquidité dans le système. Ce n'est pas facile quand on connaît les montants gigantesques traités sur les marchés à court terme ou celui des «credit default swaps». Personne n'ayant le remède miracle, il faut agir avec pragmatisme et célérité pour stabiliser l'état du patient. Pour l'instant, ce sont les banques centrales qui y arrivent le mieux. Pour les gouvernements, la priorité est clairement d'éviter les grosses faillites bancaires, chacune fragilisant davantage les autres établissements. Si on arrive à maintenir quinze jours de calme, la température du patient (les taux interbancaires) devrait redescendre.