On classe souvent les pays émetteurs de gaz à effet de serre en deux catégories bien distinctes. Les pays développés, industriels et généralement riches et les pays en voie de développement, plutôt pauvres. En bonne logique, les premiers devront consentir l'essentiel de l'effort pour tenter de minimiser les risques liés au réchauffement climatique, alors que les seconds négocieront un répit pour ne pas entraver le processus de rattrapage industriel auquel ils aspirent. Cette répartition des nations entre «mauvais» et «pollueurs légitimes» est trop simpliste. La planète devra agir sur les deux fronts et plus vite que semblent l'admettre les délégués de la conférence sur le climat, à Bali. Deux nouvelles bombes à retardement sont posées sur la table des négociations. La première est une grenade déjà dégoupillée: l'assèchement accéléré des zones humides d'Indonésie sous l'avancée de la déforestation, qui fait de ce pays le troisième émetteur de gaz à effet de serre, derrière la Chine et les Etats-Unis. La forêt tropicale rasée laisse place à des tourbières qui se vident de leur eau et libèrent des quantités phénoménales de dioxyde de carbone et de méthane. On estime qu'un marais drainé produit autant de gaz à effet de serre que la pollution d'une ville occidentale de taille comparable. Globalement, la destruction des zones humides représenterait déjà, selon les chiffres cités par New Scientist, l'équivalent de 8% des émissions de CO2 et... les 90% proviendraient d'Indonésie.

La seconde bombe lâchée sur la table de la conférence de Bali est, elle, à retardement: c'est la destruction à petit feu de l'Amazonie. Selon une étude récente*, les grands projets d'infrastructures routières, industriels et agricoles prévus en Amazonie vont conduire à une catastrophe écologique majeure qui affectera le régime des pluies de tout un continent et réduira la capacité de la planète à absorber le CO2. L'auteur de l'étude, Timothy J. Killeen, n'est pas un écologiste fou furieux, ni un pasteur qui prêche pour l'harmonie de l'homme et de la nature. Il ne dénonce pas les méchantes multinationales ou l'avidité des propriétaires ou des exploitants miniers. Simplement, il constate que les habitants d'Amazonie font ce que les hommes ont fait partout sur la planète: ils abattent les arbres pour agrandir leur ferme et construisent des routes pour valoriser les ressources naturelles. Cette avancée de la société agraire et préindustrielle se fait dans un flou juridique qui arrange tout le monde et au mépris des droits fonciers les plus élémentaires. Le plan de développement des infrastructures sud-américaines, qui s'étend des Andes à l'Amazonie, ne permettra pas de sauvegarder l'essentiel des forêts comme le pensent les gouvernements. Il accélérera la déforestation par la simple inertie des mécanismes déjà à l'œuvre. L'auteur, qui qualifie cette évolution de «tempête parfaite sur l'Amazonie sauvage», esquisse des solutions: il faut renoncer à construire les grandes autoroutes, développer de préférence un maillage de vols en avion bon marché et opter pour le transport des marchandises par voie fluviale. Des zones agricoles intensives et extensives sont possibles, mais doivent être mieux contrôlées. Les zones déjà déforestées peuvent être converties pour des biocarburants à haute valeur ajoutée ou une industrie des biomatériaux qui permettraient de créer des emplois de qualité. L'exploitation de la forêt devrait se faire en respectant le principe du renouvellement des plantations. Enfin, certaines zones devraient être clairement sanctuarisées. Ce processus de stabilisation et de sauvegarde des dernières grandes forêts sauvages ne pourra pas reposer sur les seules épaules des gouvernements directement concernés. La planète doit payer pour conserver des biotopes qui garantissent sa survie et rémunérer correctement les jardiniers de l'Amazonie. L'auteur évoque un système qui s'apparente aux paiements directs que les Suisses versent à leurs paysans de montagne.

A Bali, tant l'Indonésie que le Brésil réclament un dédommagement conséquent pour protéger leurs forêts, sachant que la déforestation est d'ores et déjà responsable d'un cinquième des émissions de gaz à effet de serre. Même l'Europe ne parviendra à atteindre ses objectifs que grâce à l'accroissement de la surface de ses forêts. Les «nouvelles» forêts ont permis de soustraire de l'atmosphère l'équivalent de 11% des émissions régionales de gaz à effet de serre. Economiquement, la valeur marchande annuelle de l'Amazonie comme puits de carbone est évaluée à 11 milliards de dollars. Le Brésil, comme l'Indonésie, réclame tout naturellement son dû au reste du monde. En clair, peu importe que la tonne de carbone soit émise par une centrale au charbon ou libérée d'un marais: l'éviter ne sera pas gratuit. Mais, si nous savons assainir une usine électrique, de nouveaux instruments sont à inventer pour protéger efficacement les grandes forêts sauvages de l'instinct naturel qui conduit à la déforestation et à l'assèchement des marais. La meilleure dissuasion sera économique, car l'histoire montre que la volonté politique et la morale ne suffisent pas à faire le bonheur des peuples qui revendiquent de pouvoir vivre dans la décence et le confort.

*A Perfect Storm in the Amazon Wilderness, T.J. Killeen, Advances in Applied Biodiversity Science, Volume 7.