Qui se souvient du baril à 300 dollars? Ce genre de prévision remonte pourtant au printemps dernier seulement. En mai, Goldman Sachs, l'un des maîtres du marché new-yorkais des hydrocarbures, assurait ainsi que le brut aurait atteint entre 150 et 200 dollars d'ici deux ans. A l'époque la crise mettant la finance mondiale à genou - et menaçant la croissance économique mondiale - était pourtant déjà bien installée. La banque a attendu jusqu'au 17 septembre pour annoncer, qu'à ses yeux, un barilne vaudrait pas plus de 115 dollars dans trois mois. Une nouvelle passée largement inaperçue: deux jours plus tôt, sa consœur Lehman Brothers venait de faire faillite.

Il y a trois mois encore, la moindre parole de Goldman suffisait à faire atteindre un nouveau pallier au cours du brut. Bien sûr, la relation n'a jamais pu être prouvée. Les autorités de surveillance des marchés ne distinguaient alors pas l'activité des banques d'affaires sur le marché du pétrole de celle des négociants «traditionnels». De toute façon, la plupart des analystes ne s'essayaient même pas à la mentionner; faisant défilerles tableaux et graphiques invoquant la Chine (insatiable), l'Iran (nucléaire) et le Peak Oil (épuisement des champs). Les prévisions n'engagent que ceux qui y croient. Lundi le baril s'échangeait à moins de 90 dollars. L'huile de palme, le soja se traitaient au plus bas depuis douze mois. L'aluminium n'a jamais été aussi bon marché depuis trois ans. Selon les données de l'agence Bloomberg, les marchés sur lesquels s'échangent les dix-neuf principaux produits de base recensés par l'indice CRB ont vu leurs cours s'effondrer de 43% en trois mois, du jamais vu depuis 1956. Leur valeur a diminué de 280 milliards de dollars, davantage que le niveau total qu'elle atteignait il y a encore deux ans.

Face à ce retournement, les critiques n'ont pas tardé à crier à la bulle spéculative, voir à la manipulation. Le phénomène à l'œuvre a en réalité dépassé de loin les «squeezes» et autre affaires louches agitant de temps à autre le monde du coton, du nickel ou de l'argent métal.

Les matières premières ont connu une «surfinanciarisation» qui a soudain fait dérailler le rôle de leurs marchés, créés à l'origine pour permettre le commerce de ces marchandises - sur leur partie «physique» - et la mise en place de stratégie d'assurances contre les fluctuations - sur une partie «papier» ayant toujours nécessité la présence d'acteurs financiers. Mais de là à transformer ces marchés en une «classe d'actifs» à qui il est demandé de jouer un rôle de placement équivalent aux actions ou aux obligations...

Goldman Sachs, Morgan Stanley et leurs consœurs ont amplifié cette avalanche de capitaux, à leur plus grand profit. Elles ont offert aux maisons de gestion et aux fonds de pension des indices permettant d'investir facilement sur toute une gamme de produits de base; sans devoir acheter en direct barils de brut ou boisseaux de blé. Ces banques d'affaires s'en chargeaient. Or, contrairement aux fonds spéculatifs «classiques» - dont les actions sur les céréales ont été limitées depuis les années 30 - ces institutions ne virent pas leurs activités limitées par un quelconque plafond. Et purent mettre en œuvre les placements de ces investisseurs «passifs», via des procédures de gré à gré, comme celui des «swaps» échappant à tout contrôle. Selon l'agence Bloomberg, la taille de ce marché de «swaps» atteindrait dix fois celle des marchés à terme énergétiques.

Il y a trois mois encore, l'argument pour attirer les caisses de retraite semblait imparable: quelle meilleure façon de protéger leur capital contre l'inflation que d'investir... dans les produits de base par lesquels cette inflation arrive. «Ceci reflète la banqueroute de ce système d'allocation d'actifs dans lequel les fonds de pensions décident que 3 ou 5% seront placés dans les produits de base, ce qui ne sert qu'à les protéger contre l'inflation qu'ils ont eux-mêmes créée!» tranche Olivier Jakob, responsable de Petromatrix, bureau indépendant analysant le marché pétrolier. «Les marchés de matières premières ne sont pas assez liquides pour supporter cela, et le moindre rebond des cours conduira aux mêmes schémas», poursuit de dernier.

Or les paquebots de la finance commencent à changer de cap. Selon Barclays Capital, les investisseurs «indiciels» ont retiré 5 milliards de dollars des marchés de produits de base en trois mois, alors que le plongeon des cours a fait passer la valeur totale de leurs actifs de 175 milliards à 120 milliards de dollars.

Une révision de la réglementation s'avérera donc nécessaire... à l'avenir. Car dans la crise actuelle, il reste impossible de limiter brutalement le rôle des banques d'affaires, au risque de bloquer tout le système.

Les investissements des caisses de retraite dans les matières premières dépendent ainsi directement de la solidité des banques les mettant en œuvre, solidité dont personne n'osait douter. Jusqu'à récemment. Même chose pour les produits financiers appelés ETF, censé permettre d'écumer par procuration le marché du pétrole, du nickel ou du soja (hormis ceux adossés à des stocks réels de métaux).

Le risque ne touche pas les seuls fonds de pension. Une banque comme Lehman était devenue une contrepartie clef sur des produits comme le kérosène, dont le marché se fait de gré à gré entre banques et maisons de négoce. Qu'une autre institution comme Lehman parte en fumée et ce sont des pans entiers du système d'assurance contre les fluctuations de cours des compagnies aériennes qui risqueraient de disparaître.

La question reste de savoir ce que feront Goldman Sachs et Morgan Stanley, alors que la crise les a forcées à devenir des banques commerciales comme les autres. Le régulateur les autorisera-t-il à conserver leurs activités dans les produits de base? Morgan Stanley a obtenu il y a quinze jours un traitement particulier en ce sens. UBS, elle, a choisi de jeter l'éponge sur la plupart de ses activités de «trading» de matières premières.

La méfiance a déjà touché ceux connaissant le mieux le marché: les groupes pétroliers. Selon Platts, agence chargée de récolter les informations sur le négoce afin de former des indicateurs de prix, les majors pétrolières seraient ainsi de plus en plus réticentes à traiter avec les banques d'affaires.