Les suppressions d'emplois sont massives dans la banque d'investissement. Mais les rémunérations de ces as de la finance incorporent les risques de la fonction. Ils ont gagné tant d'argent pendant les années folles de la titrisation du crédit. Ils sauront repartir. Ceux qui ont raison de se plaindre, ce sont les salariés qui n'ont pas connu les bonis sur les dérivés de crédits (CDO), mais qui paieront les pots cassés. Leur confiance dans le système est endommagée. Ils savent que les banques vont assainir leurs bilans, que la conjoncture va se détériorer et qu'ils vont en souffrir. Contrairement à ce que pense la gauche, ils acceptent l'économie de marché et ses risques, parce qu'ils apprécient les bienfaits de la croissance et de l'innovation, mais refusent l'asymétrie des gains et des pertes, cette inégalité des chances.

Le bien-être d'une nation et sa capacité à se mesurer dans la concurrence dépendent de la confiance inhérente à la société, selon le philosophe Francis Fukuyama. Naturellement, pour créer la confiance et rendre le système capitaliste plus «symétrique», c'est au niveau des incitations qu'il faut œuvrer, au plan local et global. Le thème du 38e Symposium de Saint-Gall qui débute la semaine prochaine est donc admirablement bien choisi: «Global capitalism - local values».

Ce débat s'intensifie au moment où l'Amérique accélère son déclin (voir graphique) malgré l'injection massive de crédits et de dettes. Les candidats à la présidentielle s'apprêtent à adopter un programme d'un socialisme hyperclassique, un protectionnisme frileux et dangereux. C'est l'Asie qui prend le relais et perçoit les chances du système.

Le phénomène n'est pas conjoncturel, mais institutionnel et moral. La confiance envers les institutions diffère d'un endroit à l'autre. L'enquête qui mesure la volonté des gens d'un pays à faire confiance à d'autres montre un taux de 70% dans les pays scandinaves, de 40% en Suisse et de moins de 10% en Turquie, en Macédoine ou au Brésil. L'insécurité des institutions brésiliennes se comprend quand moins de 5% des meurtres sont élucidés, selon l'excellent dossier des Schweizer Monatshefte.

La confiance se meurt aux Etats-Unis à cause d'un secteur financier dont le système d'incitations est biaisé et le juridisme hypertrophié, miroir d'une société qui veut tout contrôler. Les banques d'investissement, instruments au service de l'innovation et de la prise de risque, peuvent tout se permettre puisqu'elles bénéficient de la garantie implicite de l'Etat. La banque centrale est en effet à l'origine du phénomène. C'est elle qui place les incitations: «Lorsque l'argent non seulement ne coûte plus rien, mais devient disponible à des taux d'intérêt réels négatifs, l'économie se rue sur le crédit tant les conditions-cadres sont dangereusement séduisantes», explique la NZZ. Ces règles du jeu sont davantage responsables de l'échec des géants de la finance que leurs directions. Car, comme l'écrit le quotidien zurichois, «des personnalités d'exception peuvent résister à des incitations particulièrement tentantes, mais les génies et les saints sont rares, à la tête des entreprises davantage que dans le peuple».

La thérapie nécessite un changement culturel. Bien sûr, la transparence doit être accrue et les fonds propres renforcés. Mais l'essentiel est ailleurs, dans le besoin d'une plus grande responsabilité des chefs d'entreprises, d'une diminution du rôle de l'Etat et d'une plus grande participation de l'individu, comme acteur économique et politique.

Le manque de confiance envers les institutions vient de cette mise à l'écart de l'individu, alors que les grandes entreprises et l'Etat prennent toujours plus de place. Robert Reich, dans un ouvrage sur le «Supercapitalisme» (Edition Viobert), a raison de s'interroger sur cette dynamique. Est-il raisonnable qu'une multinationale comme TNT dispose de son propre corps d'aide en cas de catastrophe? Ou que Coca-Cola gère un programme de protection de l'eau? Ce capitalisme-là s'éloigne de ses fondements. Bruno Kaufmann, directeur de l'IRI à l'Université de Marburg, souligne, dans les Schweizer Monatshefte, le besoin d'une superdémocratie face à ce supercapitalisme. C'est au niveau local que la confiance existe ou non. C'est au plan local que les droits politiques de l'individu doivent être renforcés. Ainsi la démocratie fondée sur le consensus peut représenter des intérêts hétérogènes et renforcer les droits des minorités. Le capitalisme en vaut la peine. C'est, comme le dit Pascal Salin, le seul système qui repose sur des fondements moraux, puisque sur les droits de propriétés légitimes.

Au moment où l'Allemagne jette un regard de surveillant-chef sur ses citoyens et gère une politique de défense de ses groupes d'intérêts, d'autres pays - émergents - font davantage confiance à l'individu. Le Costa Rica a introduit les droits populaires (initiative et référendum) dans sa Constitution, et le souverain a accepté en mars les accords de libre-échange avec les Etats-Unis. Taïwan, n'a pas seulement élu un nouveau président mais aussi voté sur deux initiatives populaires. Comme le dit Kaufmann, «dans un monde globalisé, il n'y a plus d'hégémonies ni de majorités, mais une multitude de minorités et d'acteurs». La crise financière le montre: les droits des individus doivent être renforcés et non ceux de l'Etat.