Avec les interventions coordonnées, c'est la fin du chaos interbancaire et boursier, mais les dégâts sont considérables. Le FMI estime maintenant les pertes du seul secteur financier à 1400 milliards de dollars et non plus 945 milliards comme en avril. Et l'organisation prévoit en outre que les banques devront se séparer de 10000 milliards de dollars d'actifs. L'équivalent du PIB américain. Un chiffre qui donne le tournis, l'équivalent de 14,5% des crédits bancaires.

Les dimensions financières sont extraterrestres. Les actifs de chacune des trois grandes banques britanniques valent autant que le PIB de ce pays. Ceux de l'UBS 4,8 fois celui de la Suisse. Y a-t-il un pilote dans l'avion? Oui, les contrôleurs de cette industrie sont même très nombreux. A Washington, quotidiennement 12113 individus travaillent au service de la réglementation des marchés américains1.Que font-ils à longueur de journée? Ils scrutent les acteurs, s'assurent de l'observation des règles en vigueur, mais ratent l'essentiel. Les crises ne dépendent pas du nombre de policiers ou de lois. Celle-ci a explosé parce que le produit qu'échangent et évaluent les banques est devenu gratuit. Nous parlons du risque. C'était vrai pour LTCM en 1998, et cela reste le cas avec la titrisation des hypothèques «subprime». Il faut enseigner aux acteurs du marché que le risque gratuit n'existe pas. Aux banques centrales d'envoyer le bon signal.

Le changement de cap de ce paquebot financier provoquera des vagues difficiles à imaginer. Une récession?

Les perspectives économiques dépendent pour une bonne partie des conditions financières, en réponse aux taux directeurs des banques centrales, aux conditions de crédit, des marchés et des changes. Ces conditions sont de plus en plus restrictives ces derniers mois en Europe (voir le graphique). Les dysfonctionnements du marché monétaire ont perturbé la marche des entreprises depuis des mois.

Cette détérioration ne se lit pourtant guère dans les statistiques. En août, aux Etats-Unis, les crédits industriels et à la consommation ont augmenté de 15,5% sur base annuelle, les prêts immobiliers de 4,1%. Mais les entrées de commandes d'entreprises cycliques sont inquiétantes. Et, un autre indicateur avancé, le transport maritime, les prix chutent. Sur le segment des grands vraquiers, fin juillet, l'armateur facturait à un industriel qui voulait transporter son charbon ou son fer 234000 dollars par jour. Le coût est tombé à 25000 dollars! Un autre facteur inquiétant, le ralentissement des pays émergents.

Quant à l'indice de confiance entre banques, le «TED spread», soit l'écart entre le taux bancaire à court terme et le taux du Trésor américain, il a explosé de 1 à plus 4,5 en un mois. Et il peine à se détendre en ce début de semaine, malgré l'intervention coordonnée de ce week-end. L'économie réelle en souffrira.

Les milliards de dérivés basés sur des marchés immobiliers encore baissiers continuent de peser sur la conjoncture. Les banques réduisent leurs bilans, épargnent leurs fonds propres et tous les autres acteurs plus ou moins endettés devront se serrer la ceinture. Les indices de conditions financières et les indices de confiance des consommateurs ne mentent pas. Les décisions coordonnées de ce week-end à Paris évitent une terrible récession. Mais les ajustements perturberont toute l'année 2009. Il est donc bien hasardeux de se lancer à corps perdu sur le marché des actions si l'horizon d'investissement diffère de celui de Warren Buffett.

La route du salut sera encore longue. Parallèlement, les autorités devront éviter de créer les germes de la prochaine crise.

Un nouveau paysage bancaire prend forme. Fruit de la gestion d'une catastrophe, il s'impose dans la panique et la précipitation. Il est crucial d'assurer son fonctionnement sans causer d'autres dégâts. Il ne reste plus que deux banques d'affaires et elles ont d'ailleurs changé leur structure en holding. Or c'est en réponse à la dépression de 1929 que l'Etat américain avait interdit les banques universelles. Enfin, rappelle Johan Norberg, l'interdiction des compagnies par actions (joint stocks) au parlement britannique après l'éclatement de la bulle de la Société des mers du sud, en 1720, avait retardé de 100 ans la Révolution industrielle...

On dit que la crise financière mettra fin à la grande libéralisation. Ce que l'on nomme le «consensus de Washington». Ce serait une erreur magistrale. La plus grande partie de ce programme en dix points n'est nulle part contestée. Qui voudrait que les droits de propriété ne soient plus sûrs? Qui encouragerait l'indiscipline fiscale? Qui renoncerait aux investissements étrangers? Longtemps, le point le plus discuté a été la politique commerciale. Comme le rappelle le Prix Nobel Paul Krugman. Le doute tient à l'absence d'études assez convaincantes pour démontrer qu'effectivement la libéralisation du commerce augmente la croissance économique. Souvent les travaux se limitent à la période d'avant la libéralisation des années 1990 ou aux seuls pays riches, ou encore se penchent sur le volume d'échange et non la politique commerciale. Aujourd'hui deux économistes du NBER surmontent ces obstacles méthodologiques. Leurs travaux sont impressionnants2. La libéralisation du commerce a accru le PIB de 1% par an, sur 15 ans. Faut-il pénaliser l'économie et renoncer aux libéralisations? Ce n'est pas parce que des banques mal gérées ont besoin d'aide que la recherche économique des 15 dernières années doit être rejetée.

(1) Johan Norberg, article paru dans «Australian», 7 octobre.

(2) Is the Washington Consensus Dead? Growth, openness and the great liberalization, 1970s-2000s, Antoni Estevadeordal, Alan Taylor, NBER, Working Paper 14264, 2008.