Christoph Blocher est un homme têtu. A sa place, en décembre 2007, n'importe quel conseiller fédéral aurait reculé face à la fronde des représentants des grandes entreprises et d'une majorité des partis bourgeois contre son projet de réforme du droit de la société anonyme.

Fort de son expérience d'entrepreneur méticuleux, conscient des dérives de pouvoir difficiles à combattre dans de grandes structures multinationales opaques, il s'est accroché à ce qui semblait une hérésie dans le milieu économique suisse prônant l'autorégulation: réduire le pouvoir du conseil d'administration pour le donner aux actionnaires.

Le projet visait surtout à accroître la transparence du fonctionnement de la société anonyme et à renforcer le droit de regard éclairé de l'actionnariat. Outre la réélection individuelle et annuelle des membres du conseil d'administration, il introduisait un vrai droit de restitution des avantages pécuniaires indûment acquis par les dirigeants. Ce contrôle, a posteriori, sur les parachutes dorés, première intrusion directe dans la politique des rémunérations, a fait scandale.

Aujourd'hui, une crise financière plus tard, le projet Blocher, l'un des derniers signés avant son retrait forcé du Conseil fédéral, paraît d'une rare timidité. La restitution de boni est ouvertement discutée par certains parlementaires de droite. Economiesuisse affirme ne plus être opposée à l'inscription, dans la loi, de règles de contrôle, par les actionnaires, des salaires des dirigeants via un vote consultatif. Le directeur de l'Union patronale accepte le principe d'une réglementation légale des bonus dans le secteur financier. Eugen Haltiner, président de la Commission fédérale des banques, défend un nouveau système de bonus-malus. Certains députés de droite appuient ouvertement l'initiative populaire de l'entrepreneur Thomas Minder, qui exige l'approbation, par l'assemblée des actionnaires, des salaires «globaux» de la direction et du conseil d'administration.

La conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf, qui a repris le dossier Blocher, évoque, sans susciter une levée de boucliers, la possibilité de fixer un rapport entre le salaire le plus bas et le plus haut dans une entreprise. Lundi, elle a proposé aux présidents des commissions parlementaires chargées de la révision du droit de la société anonyme, de renforcer le projet Blocher.

La surenchère de propositions interventionnistes de l'Etat dans la vie des entreprises s'explique par la colère, légitime, de la population. Les gens se sentent floués par des dirigeants économiques jugés irresponsables ou égoïstes. Les contribuables se voient entraînés, impuissants, dans une crise économique provoquée par des «profiteurs». Cette généralisation est sans doute outrancière. Mais, en l'occurrence, la colère est bonne conseillère. Elle permet, via le recadrage de l'économique par le politique, de faire passer en douceur des réformes qui, de toute manière, auraient été, à terme, indispensables à l'amélioration de l'environnement économique, comme le montre l'accroissement du taux d'insatisfaction des actionnaires de 715 sociétés européennes (voir graphique).

Le point central de toute réforme réside dans l'accroissement du sens des responsabilités des dirigeants, et de l'application rapide de sanctions, financières et pénales, en cas de manquements graves. Le pouvoir d'enclencher ces mécanismes doit être donné aux propriétaires des entreprises, c'est-à-dire aux actionnaires.

Une simple disposition légale sur la responsabilité, partielle, d'un dirigeant sur sa fortune personnelle, limiterait par exemple fortement une prise de risque excessive. L'obligation, pour la société, de faire approuver par l'assemblée générale des actionnaires une politique salariale précise basée sur les performances à long terme des dirigeants de l'entreprise constitue une mesure générale sensée.

Libre ensuite aux actionnaires de choisir, sur la base de ce principe légal, le système d'incitation qui lui convient le mieux. Certaines sociétés privilégieront un modèle de bonus-malus, alors que d'autres opteront pour un lissage du salaire au mérite, l'introduction d'un plafond salarial absolu ou d'un rapport entre salaire minimum et maximum.

Chaque branche économique possède ses particularités et l'Etat n'a pas à s'immiscer dans le détail de la politique salariale des entreprises. Il est par contre de son devoir de fournir aux actionnaires et aux propriétaires de sociétés un cadre légal leur permettant d'exiger des outils de surveillance et de correction des excès.

Dans le secteur financier, un plafond légal de l'effet de levier des produits, et la fixation d'un degré maximum d'endettement comparé aux garanties fournies auraient en outre permis d'éviter le désastre.