S'il est un domaine très difficile à intégrer par l'économie, c'est bien la question de l'environnement. Depuis des lustres, les représentants de l'écologie et de l'économie se querellent quand ils ne s'accusent pas des pires maux. Comme si l'économie qui vise l'efficacité et l'écologie qui vise la préservation des écosystèmes étaient incapables de trouver un terrain d'entente.

Dans les faits, les rapports entre économie et écologie sont faussement antagonistes. Les antagonismes naissent des choix et des arbitrages politiques. Car au final, ni la science économique pas plus que le savoir de l'écologie ne peuvent décider des normes; tout au plus ces deux disciplines peuvent-elles donner une évaluation des conséquences normatives et aider à une prise de position éclairée. Mais la définition des normes appartient au champ politique où se confrontent les valeurs morales.

Sous la contrainte des arbitrages, l'économie intègre de plus en plus les effets induits par une activité économique qui ne sont pas pris en compte dans le prix des biens produits. Ce sont les fameuses externalités qui peuvent ou non faire l'objet de dédommagements monétaires. Depuis un peu plus de vingt ans, la législation environnementale des pays développés s'appuie sur un dispositif légal considérable pour gérer, «optimiser» dirait-on en économie, le droit à polluer. Ce sont toutes les normes sur le niveau des émissions, les procédés autorisés et même parfois les interdictions lorsque la balance entre coûts/avantages est franchement négative. Plus récemment, les Etats ont introduit des instruments économiques comme des taxes qui encouragent ou découragent tel ou tel mode de faire. La pollution a même un prix coté en Bourse qui s'achète ou s'échange (enchère des droits à polluer).

Dans un livre récent, Economie de l'environnement, Ecologie de l'économie*, l'économiste Gonzague Pillet, professeur aux Universités de Genève et de Fribourg, fondateur de la société Ecosys, enrichit le cadre théorique en introduisant le concept «d'emternalités». Ce terme assez barbare et abstrait définit tous les services que la nature fournit et que l'on pense, à tort, gratuits. Ils ne font pas l'objet d'une prise en compte par le système économique. A titre d'exemple, Gonzague Pillet cite le cas des plages de sable fin sur lesquelles vont s'agglutiner les touristes mais qui ne font l'objet d'aucun paiement pour le «service» rendu. Or, pour le tourisme, c'est une valeur essentielle; c'est une «emternalité». La prise en compte de cette valeur peut changer l'idée que l'on se fait de la richesse économique. Ainsi, en analysant le cas d'une cimenterie en Algérie, Gonzague Pillet a pu montrer que les poussières qu'elle dégageait avaient une incidence très négative sur le secteur agricole qui dépassait de très loin le gain économique que la cimenterie était censée procurer. Dans ce cas précis, les coûts pour assainir la cimenterie, qui pouvaient apparaître comme très élevés, ne le sont plus si on les met en relation avec les gains qui en découleront. Même l'Inde et la Chine réalisent aujourd'hui à quel point leur croissance économique est en danger en raison des coûts environnementaux auxquels ils devront tôt ou tard faire face.

Bien évidemment, la pollution ou la dégradation de l'environnement peut faire l'objet d'un accord et aboutir à un dédommagement lorsque les droits de propriétés sont clairement établis. Mais qui va payer pour un bien considéré comme gratuit, la préservation de la forêt d'Amazonie par exemple? Ou plus complexe encore: comment prendre en compte la préservation de l'équilibre climatique que la science dit en danger mais dont le dérèglement n'affectera probablement l'humanité que dans deux, voire trois générations? En suivant le raisonnement de Gonzague Pillet, la qualité de l'air, la pureté de l'eau ou la fertilité des sols ne sont pas des biens gratuits, contrairement à ce que pensait Adam Smith. Cette méthodologie peut s'appliquer au prix du pétrole. En bonne théorie, le prix du pétrole devrait refléter sa rareté confrontée à la demande. Dans une approche intégrant les «emternalités», la valeur du pétrole n'est correcte que si l'on prend en compte le fait que le carburant que nous brûlons dans nos moteurs est le résultat d'une concentration énergétique qui a pris plusieurs centaines de millions d'années pour matérialiser. Bref nous puisons dans un stock énergétique, exceptionnel à tous les points de vue, que nous nous apprêtons à brûler en moins de deux siècles. A cet aune, c'est un vrai gaspillage, d'autant plus irresponsable que la «molécule» pétrole est précieuse. Mais nous le faisons tout de même parce que ce «don» de la nature n'a pas de prix. Il est donc faux de vouloir réduire le prix des énergies moins concentrées vers celui du pétrole. La logique économique nous incite à dire que si l'on prend en compte la valeur du «don» pétrolier, les prix de l'énergie sont bel et bien trop bas.

*Economie de l'environnement Ecologie de l'économie, de Gonzague Pillet, Editions Helbling & Lichtenhan.